Fidelio
Dans tous les couples (ou presque) que j’ai pu côtoyer de près depuis moult années (oui, je suis vieille…) se pose, à un moment ou à un autre, la question de la fidélité. Je ne ferai pas ma sainte-Nitouche en laissant supposer que je n’ai pas eu moi-même à me poser la question… Il est donc un fait avéré que, dans un couple établi, l’attraction de l’ailleurs, de l’herbe plus verte, du statut de l’amant ou de la maîtresse, tôt ou tard advient et questionne l’un des membres du couple. Et, malgré la littérature, la cinématographie, les études psy sur la question, les débats de Delarue, l’expérience de la meilleure amie ou du voisin, l’histoire familiale et les prédictions des cartomanciennes, cette question reste toujours en suspens, ne trouve aucune réponse définitive.
On sait maintenant que, d’un point de vue purement chimico-biologique, l’attraction qu’exerce une personne sur une autre ne dépasse pas, en termes de sécrétions d’endorphines (hormones du bonheur, pour faire simple), trois ans. Au-delà de ce délai, les réactions bio-chimiques provoquées par les phéromones et autres attrape-cœurs, sont remplacées (si tout va bien), par l’ocytocine, hormone dite « de l’attachement ». Pour info, c’est cette même ocytocine que secrète le cerveau quand une mère donne naissance à son enfant. Et on sait aussi que nos humeurs sont directement liées à nos hormones, que l’on soit homme ou femme (je précise parce que certain(e)s auraient tendance à croire que les « hormones » ne sont dévolues qu’à la gent féminine). Donc, en ce qui concerne les bases de la relation, la durée de vie de l’attraction pure n’est pas censée dépasser trois ans. Si l’on compte bien, cela donne, en gros : un an pour vérifier que le géniteur/la génitrice potentielle correspond bien aux attentes ; un an pour faire l’enfant ; un an pour le rendre viable (l’âge moyen de la marche étant 12 mois). Car ne nous nous racontons pas d’histoire : pour qu’une relation amoureuse se mette en place entre deux êtres, c’est l’attraction physique qui prime.
Tout cela n’est que chimie. Et nous sommes des humains, capables de dépasser nos instincts de reproduction mammifère. Nous avons donc inventé la Culture.
Sur quoi se fonde la notion de fidélité, à l’origine ? Sur l’hérédité. Au départ, tout le monde forniquait avec tout le monde, l’espèce se reproduisait et perdurait, bien. Puis nous autres les Humains avons découvert la notion de Propriété : ce champ est à moi, dégage de là (en même temps, la notion de Guerre est apparue, mais c’est une autre histoire). Puisque ce champ est à moi et que toute ma vie je l’ai cultivé, ben je voudrais bien que, après ma mort, ce ne soit pas le premier quidam venu qui en profite. Qui donc pourrait en profiter, alors, se demandèrent les Hommes ? Mes rejetons ! La chair de ma chair, le sang de mon sang, mon autre moi ! Oui, mais alors, comment savoir, parmi toutes les femelles avec qui j’ai forniqué, quelles sont les mères de mes enfants, vu que d’autres mâles de la tribu ont aussi forniqué avec elles ? Les hommes firent des réunions. Ils réfléchirent longtemps. Puis ils se dirent : si chaque femelle n’est dévolue qu’à un seul homme, alors forcément ce sera elle la Mère. Ils décidèrent donc que les femelles seraient désormais empêchées de forniquer n’importe comment, qu’elles seraient distribuées aux mâles en zone restreinte, et que, comme ça, on y verrait plus clair. Toi, Femme, qui m’appartient, je te nique, moi et personne d’autre, donc ta progéniture est la mienne. Comme ça je sais à qui donner mon champ quand je meure. Ouf, je suis soulagé. Des fois qu’il aurait échoué à l’autre con d’à côté, mon super champ…
A cette époque, les notions d’Amour et de Romantisme n’avaient pas encore été inventées, vous me pardonnerez donc le terme de fornication, qui, en l’occurrence, est le plus approprié.
Comme les Hommes étaient fins, ils comprirent assez vite que le simple fait de dire « tu m’appartiens, ton ventre est à moi » ne suffisait pas. Déjà, les Femmes étaient rebelles. Ils se réunirent donc, et réfléchirent longtemps. Ils se dirent « Inventons le Mariage, faisons croire que Dieu punira tous ceux qui forniquent hors de cette loi ». Hop, aussitôt dit, aussitôt fait. Les Hommes sont efficaces, et tuaient sans vergogne, à cette époque, les récalcitrant(e)s. Les Femmes avaient plus peur de Dieu que des Hommes, parce que déjà elles avaient la notion du Temps : l’éternité de douleur, c’est pire que quelques années de souffrance. Les femmes ont la notion du temps parce qu’elles ont leurs règles : chaque mois quelque chose revient, quoi qu’il advienne. Elles se plièrent donc à cette nouvelle loi, par peur. Faut dire aussi que, si elles y contrevenaient, on leur faisait la vie courte, elles n’avaient donc pas trop le choix. Oui, il existe encore des contrées où cette loi est toujours en vigueur, mais c’est une autre histoire…
Donc, la question de la fidélité des Femmes fut réglée du fait de la Propriété. Les Hommes eux, pouvaient continuer tranquillement à forniquer de part et d’autre, les rejetons engendrés n’ayant aucune importance, puisque seuls les « légitimes » hériteraient du champ.
Les années passèrent, les champs allaient de Père en fils, les « bâtards » étaient voués à une vie de merde, mais comme tout le monde avait plus ou moins une vie de merde, ce n’était pas si grave.
Quelques Princesses de Clèves et quelques Madame Bovary passèrent par là, mais ce n’était que des people, des épiphénomènes.
Comme les Femmes ne savaient pas ce qu’était l’indépendance, qu’elles dépendaient entièrement de leur époux, elles étaient obligées de la jouer fine. Certes, leurs instincts les poussaient parfois (souvent) vers d’autres bras, mais pour être certaines de continuer à vivre et de pouvoir donner à manger à leurs bébés, elles faisaient style.
Les années passèrent, encore et encore, et un beau jour, quelqu’un inventa la contraception, presque en même temps que l’indépendance économique des Femmes fut rendue possible (à 20 ans près, ce qui n’est rien). D’un coup d’un seul, les Femelles ne furent plus sous la coupe des Mâles pour subvenir à leurs besoins et à ceux de leur progéniture, et furent capables de décider si oui ou non elles feraient de leur ventre une matrice. Je te dis pas le coup de bambou dans la Culture.
Les Femmes avaient, après des millénaires de servitude, accédé de nouveau à la liberté (ou presque). Du coup, les lois sur l’hérédité prirent un sérieux coup dans l’aile. Et ce fut le bordel. D’autant plus qu’entre temps, quelques illuminés avaient réussi à infiltrer tous les milieux pour répandre l’idée qu’il pouvait y avoir de l’amour entre deux êtres. Genre : je suis avec toi parce que tu me plais, et pas parce que je peux t’apporter 1) des terres 2) du prestige 3) de la sécurité 4) un moyen de survivre.
On arriva à une gigantesque partouze, dans les années 1970. Las de siècles de contenance, on décida de reprendre les bonnes vieilles habitudes : tout le monde fornique avec tout le monde, ton champ est le mien, et youp la boum. Ce furent quelques années très colorées, surtout avec le LSD.
Comme après n’importe quelle grosse fiesta, la gueule de bois fut d’importance. Les gens, tristes et les cheveux en vrac, retournèrent à des valeurs sûres : argent, confort, réussite sociale. Ils avaient besoin de canapés moelleux pour cuver.
De cette période naquit un grand brouillard. On ne savait plus trop quoi penser, sur la fidélité. Les champs s’étaient transformés en usines et en patrimoines immobiliers, en stock-options et en assurances-vie, les tests ADN permettaient de déterminer les géniteurs mâles, les homosexuels n’étaient plus considérés comme des personnes à enfermer… Tout était soudain très flou, parce que le Ventre de la Femme n’était plus le seul repère fiable. D’autant qu’elles avaient désormais le droit de se faire avorter, de décider que l’Usine et les assurances-vie ne reviendraient à personne après l’enterrement.
Alors les Hommes firent, une fois de plus, une réunion, pour décider de la meilleure marche à suivre. Est-ce qu’il était encore nécessaire d’être fidèle ? Est-ce que les femmes avaient le droit d’avoir plusieurs partenaires ? est-ce que l’Amour supposait la Possession ? Est-ce que le fait d’avoir des rapports physiques avec des gens hors couple était condamnable ? Est-ce que embrasser, ça comptait comme infidélité ? Est-ce qu’une relation virtuelle (sur internet), ça comptait comme infidélité ?
Là, il se passa quelque chose d’inhabituel : les Hommes ne parvinrent pas à se mettre d’accord. Certainement était-ce dû au fait, aussi, que certaines Femmes avaient participé à la réunion. Ils ne parvinrent pas à un consensus, et chacun fut invité à faire comme bon lui semblerait (les réunions qui s’éternisent, ça va bien hein !).
Alors chaque homme et chaque femme fut obligé de se donner sa propre définition, sa propre aune, sa propre valeur, à la notion de fidélité. Cela mobilisa fortement leurs énergies, et ils laissèrent aller à vau l’au pas mal d’autres secteurs de leurs vies. C’est ainsi que l’économie mondiale s’écroula fin 2008, tant ils étaient préoccupés par cette grande question : faut-il être fidèle, et si oui, comment ?
Le mot fidélité vient du latin Fides, qui signifie Foi. Avoir foi en quelqu’un, c’est lui faire confiance. Ne pas craindre qu’il nous trahisse. Mais qu’est ce que la Trahison ? c’est rompre un contrat, explicite ou implicite. Au sein de chaque couple existe ce type de contrat : les limites à ne pas franchir pour ne pas blesser l’autre. Ces limites peuvent revêtir de multiples formes. Certains se sentiront trahis de savoir que leur bien-aimée a des amis masculins, d’autres quand ils apprendront qu’elle est sur le point de convoler en noces avec un autre. Certaines se sentiront trahies quand elles sauront que leur homme entretient des contacts amicaux avec son ex, d’autres quand leur amoureux fera un enfant à une fille de 20 ans de moins.
Maintenant que chacun doit définir ce qu’il entend par « fidélité », cette notion n’a plus rien d’absolu. Et c’est une chance, car chaque couple peut configurer la carte de ses amours comme il l’entend.
Mais ce qui demeure problématique, au-delà de l’imprégnation culturelle millénaire qui fait craindre l’adultère, même au temps du PACS, c’est la jalousie.
Car on peut très bien, intellectuellement, entendre, comprendre, accepter que le corps de l’Autre ne nous appartienne pas, ni son cœur, et se retrouver en proie aux affres de la torture jalouse quand il s’avère que, effectivement, l’autre est libre de trouver ailleurs les joies que nous ne savons lui apporter.
La jalousie n’est que le signe d’un manque d’estime de soi ou de fantasme de surpuissance. Qui peut prétendre combler entièrement un autre être, sachant que chaque être est constamment fluctuant, contradictoire ? Qui peut se sentir mal aimé parce que celui ou celle que nous chérissons ne nous appartient pas totalement ?
Les questions de fidélité et de jalousie nous renvoient toujours à nous-mêmes : la peur de perdre l’autre parce qu’il aime ou fait l’amour ailleurs ne révèlent que ceci : nous ne nous suffisons pas à nous-mêmes, nous ne savons pas créer notre bonheur seuls. Tant qu’on est dans la dépendance affective de l’Autre, et que nous cherchons à le posséder, physiquement, affectivement, spirituellement, c’est que nous y trouvons une nécessaire part de nous-mêmes, qui nous manque. Dés lors que nous sommes « pleins », empreints de cet amour de nous et de la vie qui nous rend totalement indépendants de qui que ce soit, alors jalousie, possession, trahison, disparaissent. Alors nous devenons capables de laisser l’autre se satisfaire comme il l’entend, et de l’aimer tout autant.
La culpabilité qui peut naître chez les unes ou chez les autres de trouver son plaisir, voire son bonheur, en dehors de son couple établi, engendre souvent une remise en cause : cela veut-il dire que je ne l’aime plus ? cela veut-il dire qu’il/elle ne m’aime plus ? cela veut-il dire que je doive changer ? cela veut-il dire que je suis une mauvaise personne ? etc etc etc… Autant de questions, autant de réponses évasives, floues, mal déterminées. Parce que c’est maintenant chacun sa sauce, la Vérité sur le sujet a explosé au moment de la loi Weil.
Il n’y a pas de BONNE réponse. La seule fidélité qui prévale aujourd’hui, est la fidélité à soi-même. A son bien-être, à ses valeurs. A son bonheur, à sa liberté, qui s’arrête où commence celle de l’autre…
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