Dans les magazines féminins, à la télévision, sur internet et ailleurs, pulullent les conseils pour maigrir, les offres pour se faire raboter la cellulite ou arrondir les seins, les méthodes pour bien rester toniques, se muscler, effacer les rides et les cernes, bref, ressembler le plus possible et le plus longtemps possible à une image statique de jeune beauté que le temps et la vie n'atteignent pas. Les sociologues de tous bords sont tous d'accord pour vilipender cette "dictature de la beauté" qui n'est que le signe visible de notre vaine quête de l'immortalité. Mais malgré les pubs dans lesquelles on voit des femmes rondes, malgré les cris des féministes et autres militants du "savoir rester soi-même", force est de constater que le temps d'une relation apaisée avec notre corps n'est pas encore venu.
Parmi mes amis, qui pourtant connaissent l'évolution des modes et leur inanité, qui pourtant savent que s'assumer est le seul véritable gage de séduction, nombreux sont celles et ceux qui déplorent la forme ou le volume de leurs fesses, les angles de leur visage ou encore leur stature, en passant par leur poids, évidemment. L'intelligence seule ne suffit pas à se prémunir contre la puissance des diktats actuels.
Pire, quand on voit que de plus en plus nombreuses sont les fillettes qui se maquillent et veulent porter des soutiens-gorge rembourrés, on ne peut que s'effrayer de la montée en puissance d'un phénomène dévastateur.
Jamais encore dans l'histoire de notre monde le corps n'a été si formaté, dompté, critiqué, ausculté, surveillé. Comme s'il était un produit que l'on peut modeler et moduler par la seule force de notre volonté et de notre désir.
C'est justement la grande erreur que de considérer le corps comme une simple enveloppe, un véhicule de notre esprit, sur lequel on pourrait exercer notre toute-puissance. En effet (et les sages le disent depuis des temps immémoriaux), le corps, l'esprit et l'âme ne font qu'un. La discipline que j'impose à mon corps a des répercussions sur mon esprit (la persévérance par exemple) ; si je lui manque de respect (en l'épuisant, en le nourrissant mal, en lui faisant ingurgiter toutes sortes de toxiques), je manque aussi de respect envers mon âme, je prouve que je me considère comme une personne à laquelle il n'est pas nécessaire de faire attention. Ceux qui cherchent à contrôler leur corps sont aussi dans une recherche de contrôle qui englobe l'ensemble de leur être. La sainte trinité des Chrétiens, c'est ce tout formé par le corps, l'esprit et l'âme.
La recherche scientifique découvre de plus en plus à quel point l'influence de l'esprit sur le corps est grande, non dans son acception de volonté, mais par le truchement des émotions. Il est désormais prouvé que le simple fait de croire qu'un traitement est efficace rend celui-ci efficient (cf l'effet placébo), et que les aliments ont une influence notable sur nos humeurs (le chocolat fait l'effet d'un anti-dépresseur, et des études récentes montrent qu'une alimentation riche en gras saturé et pauvre en vitamines rend agressif). De la même manière, on soigne en partie les dépressions par le recours à l'activité physique.
Dés lors, toute violence que l'on inflige à son propre corps est une violence qu'on inflige à son esprit, et tout désamour envers son enveloppe corporelle correspond à un désavoeu de ce que l'on est profondément. Autrement dit, ne pas aimer son corps, c'est ne pas s'aimer tout court.
De plus, notre corps est le livre de toute notre histoire. Sur notre peau les cicatrices, dans nos cellule la mémoire de toutes nos émotions fortes, sur notre visage les traces de nos soucis et de nos joies, dans nos organes les signes tangibles de notre mode de vie... Comme dans Le Portrait de Dorian Gray, le chef d'oeuvre d'Oscar Wilde, notre corps délivre jour après jour le message de qui nous avons été et de qui nous sommes, c'est à dire la somme de tout notre vécu. Y compris à travers les maladies qui disent nos blocages, nos faiblesses, nos négligences vis à vis de nous-mêmes.
C'est pourquoi vouloir obliger notre corps à ressembler à l'image normée actuellement en vogue, c'est tout simplement refuser sa propre histoire, oblitérer ce que l'on est réellement profondément, au profit d'un standard qui nie la diversité humaine et sa richesse. Vouloir maigrir parce que l'on se sent pesant et incommodé dans ses mouvements est une raison valable de surveiller son alimentation. Le faire pour plaire ne l'est pas.
Car tout corps peut être ressenti comme beau par une personne aimante, quelle que soit sa forme, sa corpulence, ses disgrâces réelles ou imaginaires. Un corps assumé n'est qu'une expression de soi qui se veut authentique, qui revendique une histoire, un vécu, une manière d'être, une personnalité.
Accepter son corps tel qu'il est, c'est accepter ce que l'on est globalement, avec nos défauts, nos tragédies intimes, nos manques et nos faiblesses. C'est à dire tout ce qui compose notre humanité, faillible et imparfaite, aux antipodes de l'image glacée et retouchée des icônes médiatiques.
La société actuelle, en nous poussant insidieusement à formater notre corps, nous dirige vers une standardisation non pas seulement extérieure, mais aussi intérieure. A terme, si nous nous laissons enfermer dans cette sclérose, nous risquons tout simplement... d'y perdre notre âme.
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