Jeudi 11 août 2011 4 11 /08 /Août /2011 16:02

No Impact man, de Colin Beavan

 

C'est l'histoire d'un New Yorkais qui a décidé de se lancer un défi incroyable : pendant un an, avoir zéro impact sur l'environnement. Juste pour voir si c'est possible, et comment. Le tout en restant à New York.

Mais ce n'est pas une fiction, c'est un témoignage, qui a de quoi nous faire réfléchir, sans doute bien plus qu'une liste de recommandations ou une culpabilisation médiatique.

 

L'intérêt de cet ouvrage est de nous transmettre quasiment au jour le jour les avancées et les difficultés de cette expérience unique. Et d'autant plus unique que Colin Beavan a une femme et une petite fille, qui elles aussi vont devoir changer leur mode de vie. On peut donc tout à fait se projeter dans cette aventure, et tenter d'adapter notre propre façon de faire en fonction de ce que l'auteur raconte de ses déboires, car ils sont fort nombreux !

 

Ne plus prendre l'ascenseur,ni la voiture, ça peut sembler facile, mais quand on habite au 9e étage d'une tour et qu'on travaille à l'autre bout de la ville, il faut tout de même une sacrée dose de volonté pour s'y tenir ! L'auteur expérimente aussi les couches lavables, ne consomme que des aliments provenant de la production locale (dans un rayon de 400 kms), se promène avec son mug pour ne pas avoir à utiliser de gobelets plastique, découvre les joies du marché afin d'éviter les emballages plastiques, et finit même par renoncer à l'électricité, c'est à dire à la machine à laver, au frigo, aux veilles tardives (mais pas à son ordinateur, qu'il alimente via des panneaux solaires, ce qui pose quelques soucis en hiver...). Avec un certain humour et beaucoup de philosophie, il raconte les retombées positives de certaines de ces décisions (comme par exemple les soirées entre amis depuis qu'il n'a plus la télé), mais aussi les adaptations parfois compliquées que cela requiert.

 

Encore plus intéressant, il explique de manière bien documentée comment chaque étape peut contribuer à une diminution de l'impact négatif de l'homme sur son environnement, sa planète. Il narre en outre les réactions de son entourage, mi sceptique, mi admiratif. La grande question est de savoir si l'action individuelle peut être utile, tandis que la collectivité continue à produire 700 kgs de déchets par an et par personne (aux USA) et que les industriels demeurent les plus gros pollueurs. La réponse de Colin est nuancée et pertinente à mon sens, mais je préfère vous la laisser découvrir.

 

Sans le moindre extrêmisme, sans prosélytisme excessif, cet américain fait la démonstration qu'il n'est pas impossible du tout de réduire considérablement notre potentiel de pollution individuel, même en plein coeur de la ville la plus citadine du monde. Il ne prône ni retour à l'âge des cavernes, ni fin de la consommation, mais une posture régulée et vigilante face à notre impact sur notre environnement. Son livre, très documenté, est en outre une source d'informations non négligeable sur les dégâts en cours.

 

 

Par Adelaïde Dean - Publié dans : Lectures - Communauté : Regard sur le monde en général
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Jeudi 11 août 2011 4 11 /08 /Août /2011 15:01

Au-delà de Clint Eastwood

 

Quand on regarde le dernier opus de Clint Eastwood, on ne peut évidemment que se demander s'il ne chercherait pas, par hasard, à nous faire passer un message. Pour lui la question semble réglée, l'au-delà existe bel et bien, et si nous l'ignorons encore, c'est parce qu'un complot du silence fair rage. Heureusement, son héroïne (incarnée par une Cécile de France franchement vieillie, mais très crédible) a le courage de renoncer à sa brillante carrière de journaliste pour dénoncer cette omerta.

Et par projection inévitable, on songe donc que Clint lui aussi a fait sienne une croyance en au au delà, étayée par des "preuves scientifiques" sur lesquelles le film ne s'étend pas, mais suggère de se pencher.

La question de ce qui se passe après la mort palpite donc au coeur de notre cher vieux cow boy, et si ce n'était son âge avancé (81 ans), on pourrait craindre qu'il n'ait sombré dans une nouvelle folie hollywoodienne, à l'instar d'un Tom Cruise. Car les plus rationnels d'entre nous ne manqueront pas de hausser les sourcils devant le talent de médium d'un Matt Damon a la voix plus suave que jamais (en VF), qui transmet les messages des chers disparus.

Mais comme tous ceux qui se préparent à faire leur sortie, Clinton a sans doute voulu explorer les diverses possibilités répertoriées, et celle-ci arrivant en tête du palmarès mondial des croyances (une vie après la mort), c'est celle qu'il a mise en scène, aussi intelligemment que d'habitude (les destins croisés qui se rejoignent est une des réussites du film, avec la scène inaugurale du tsunami).

On peut donc en déduire qu'il nous reste peu de temps pour rendre hommage et adresser nos ferventes admirations à ce génie du cinéma, car ce film là ressemble à s'y méprendre à un testament.

Par Adelaïde Dean - Publié dans : Hommages - Communauté : Regard sur le monde en général
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Vendredi 1 juillet 2011 5 01 /07 /Juil /2011 00:21

 

Donner la vie, ou plutôt la prêter, est en soi un acte d'une formidable témérité, qui mérite pour cela les honneurs rendus aux femmes qui acceptent ce sacerdorce. Mais si les femmes savaient ce qui les attend durant 9 mois, il est possible que les problèmes de surpopulation (et donc de pollution) seraient résolus.

En tant qu'écologiste convaincue (et peu pratiquante), je me dois donc de tenter de remédier au problème, ne serait-ce que parce que j'aimerais que mes enfants (à moi) grandissent sans masque à gaz.

Quand une femme annonce qu'elle est enceinte, on la félicite. On ne sait pas trop pourquoi, c'est la tradition. Finalement, qu'a-t-elle fait d'exceptionnel, si ce n'est la même chose que la plupart de ses congénères le samedi soir ? Mais l'usage veut que l'on applaudisse ses ovules efficaces et qu'on se réjouisse de cette bonne nouvelle. Comme quoi la survie de l'espèce demeure bien ancrée dans les moeurs.

 

Naïve, la primipare (c'est ainsi qu'on nomme une femme qui va enfanter pour la première fois) se réjouit aussi et fonce dérechef chez Nathalysse ruiner en vêtements qui ne seront portés que deux semaines. La grossesse, c'est bon pour l'économie textile.

Mais très vite les ennuis commencent. D'abord une sourde fatigue, aussi insistante qu'intense, s'empare d'elle, et elle se retrouve à s'endormir devant ses séries préférées, ce qui a pour effet de la rendre complètement inopérante dans les dîners mondains. Mais ce n'est là que le début de la rédition de sa vie sociale. En effet, chez les Bolduc, il n'est pas de bon ton de quitter la table précipitamment pour se rendre aux toilettes. Or la femme enceinte va découvrir, sous diverses formes, qu'un corps étranger à l'intérieur de son propre corps la mène plus que très fréquemment dans cet endroit. Soit du fait de nausées à issue explosive, soit du fait d'une vessie toujours trop pleine, parfois les deux.

Mais ça, tout le monde le sait ou presque, parce que c'est visible.

 

Ce que tout le monde ne sait pas, et la primipare non plus, c'est que ces désagréments ne sont que la partie émergée de l'énorme iceberg qui grandit en elle.

 

L'angélique femme enceinte qui se réjouit de voir son ventre s'arrondir, ne soupçonne pas que, dans peu de temps, sa peau va se déchirer, et pas que sur l'abdomen. Des genoux aux seins, toute une série de stries rouges plus ou moins profondes vont faire leur apparition, en passant par les fesses, les cuisses, et même dans ses parties les plus intimes. Les blondes à peau sèche sont certes les plus concernées, mais les jeunes aussi : plus la peau est tonique et ferme, plus les vergétures signeront l'arrêt de mort du bikini. Et que l'on ne se méprenne pas : les crèmes spéciales vendues à prix d'or ne changent quasiment rien à cet effroyable processus. Conclusion : si tu n'es pas une brune à peau grasse de 40 ans, oublie ta peau lisse. Ton homme lira en braille le récit de ton aventure de maman désormais.

 

Mais si ce n'était que cela... Non, non, prends garde ô primipare, car la liste des avanies encore longue...

 

Les chevilles qui gonflent du fait de la rétention d'eau, et qui empêchent de mettre des chaussures dignes de ce nom ; les remontées acides si on mange un peu gras ou en quantité ; les dents qui se gâtent (l'adage dit : un enfant, une dent en moins; avis à celles qui rêvent de famille nombreuse) ; les genoux qui font mal du fait du poids supplémentaire à porter, même quand celui-ci est maîtrisé ; le dos douloureux ; l'impossibilité de dormir sur le ventre, et même de bouger normalement dans le lit en fin de grossesse, chaque changement de côté nécessitant une série de contorsions compliquées (l'aide d'une grue serait la bienvenue) ; les douleurs dans le bassin et dans les côtes, les os bougeant pour faire de la place à l'utérus ; les insomnies (en fin de grossesse, là encore) ; l'odorat décuplé, qui rend insupportable la moindre odeur prononcée, comme un parfum capiteux ou la pollution ; la difficulté à effectuer des mouvements simples passé le 6e mois, comme se lever d'un fauteuil un peu profond, s'épiler le maillot, ramasser quelque chose par terre, vider une machine à laver, ou encore enfiler des chaussettes ; l'apparition ou le développement spectaculaire de la cellulite, qui sera désormais votre éternelle compagne... Sans oublier une circulation sanguine déficiente, ce qui entraîne douleurs dans les jambes, impatiences (syndrome des jambes sans repos), vaisseaux qui éclatent et autres joyeusetés.

 

Tout cela, c'est le lot commun des femmes enceintes qui ne souffrent d'aucune complication.

 

Parce que ça peut être largement pire si vous souffrez de diabète gestationnel (régime draconien prescrit), d'hypertension liée à la grossesse, d'un col de l'utérus mal fermé qui nécessite cerclage et/ou alitement pendant de longs mois, de phlébite (piqûres dans le ventre chaque jour). Vous pouvez aussi ne pas être immunisée contre certaines maladies, comme la rubéole ou la toxoplasmose. Dans ce dernier cas, votre alimentation devra être surveillée (adieu tartares et autres charcuteries) et votre chat devra déménager, tandis que vous devrez éviter la compagnie des enfants en bas âge.

 

Mais je n'ai encore abordé que l'aspect physique, corporel, des désagréments de la grossesse...

Chaque mois il vous faudra faire une prise de sang et vous faire ausculter par votre gynéco. Pour celles que ces deux examens rebutent, c'est un vrai chemin de croix.

Vous devrez aussi vous habituer au fait que les gens regardent essentiellement votre ventre et vous entretiennent de votre futur bébé avant tout : votre identité de femme disparaît progressivement derrière celle de future mère.

Il se peut aussi que votre compagnon n'ose plus vous toucher, troublé par cette présence qui grandit en vous et par laquelle il se sent « observé » lors des ébats amoureux. Ceinture jusqu'au retour de couches, soit environ 6 semaines après la naissance. Il se peut aussi que ce changement majeur de votre corps le désoriente tellement qu'il songe à aller voir ailleurs. Il peut aussi paniquer devant cette énorme responsabilité qui arrive, et prendre la fuite. Rien ne garantit que sa joie de devenir papa perdure après l'annonce du test de grossesse positif...

Il est probable que vous perdiez de vue pas mal d'amis. Vous ne buvez plus, vous ne fumez plus, vous n'allez plus danser, et vous êtes vite fatiguée. Résultat, on ne vous invite plus qu'à prendre un thé de loin en loin. Vous n'êtes plus très marrante, comme fêtarde, il faut bien le dire. Au bout de quelques mois, les seuls amis qui ne vous ont pas oubliée sont ceux qui ont déjà des enfants, avides de vous abreuver de conseils, ou les vrais de vrais, qu'on compte en général sur les doigts d'une seule main. L'isolement vous guette.

 

Je vous passe les détails pratiques tels que déménagement pour disposer d'une chambre pour l'enfant, éventuellement changement de voiture, batailles administratives diverses (avec la CAF, notamment, qui vous demandera 250 000 fois les mêmes papiers), compte en banque vidé par les achats du matériel de puériculture, recherche ardue d'une nounou ou d'une place en crèche si vous travaillez, etc.

 

En revanche, je ne passerai pas sous silence les aléas psychologiques liés aux flux d'hormones. Préparez vous à être d'une sensibilité extrême, à pleurer pour un rien, à manquer cruellement de tendresse même si votre moitié vous fait un câlin quotidien, à craindre sans cesse qu'il arrive quelque chose de néfaste à votre bébé, à croire que vous ne serez pas à la hauteur, à paniquer pour des broutilles, bref, à être constamment une cocotte-minute en passe d'exploser. Et neuf mois dans cet état là, c'est long, très long. Y compris pour votre entourage...

 

Alors, me direz-vous, comment se fait-il que les femmes qui sont déjà passées par tous ces aléas et catastrophes puissent avoir ne serait-ce que l'envie de recommencer, et enfanter de nouveau quand elles ont déjà un marmot ?

Je répondrai ceci :

  1. d'abord, il y a des veinardes qui vivent ces neuf mois sur un petit nuage, sans vergétures ni nausées ni crises de larmes intempestives. Ce ne sont pas les plus nombreuses, mais elles existent.

  2. Chaque grossesse est différente, et si l'une s'est mal passée, cela ne veut pas dire que la suivante sera à l'identique. L'inverse est vrai aussi, cela dit... Mais de la même manière que certains persistent à jouer au loto sans jamais rien gagner, l'espoir fait vivre et donc peut pousser à tenter sa chance.

  3. La survie de l'espèce semble être le syndrome le mieux partagé en ce bas monde.

  4. Un enfant, une fois qu'il est né, c'est chouette (un sacerdorce, certes, mais chouette). Donc on peut se dire que ça vaut le coup d'en pâtir pendant 9 mois pour toute une vie de joie (et de soucis, oui, mais bon).

 

Si je ne suis pas parvenue à vous décourager totalement, si malgré tout ce qui précède vous conservez l'envie d'arrêter la pilule, alors c'est que vous êtes prête à devenir mère. Parce qu'il faut une sacrée dose de folie, tout de même, pour décider sciemment de renoncer à ses grasses matinées, aux soirées arrosées jusqu'au bout de la nuit, aux vacances en sac à dos dans des pays où l'eau est douteuse, aux sorties décidées à l'improviste, et à tout un tas de choses qui font la vie légère et amusante.

Mais comme toute folie douce, celle-ci est pleine de surprises délicieuses qu'on ne regrette jamais...

Par Adelaïde Dean - Publié dans : humeurs - Communauté : FEMMES
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Vendredi 20 mai 2011 5 20 /05 /Mai /2011 23:56

 


 

Quand on habite en ville (et qu'on ne chante pas comme feu Daniel Balavoine), il est très fréquent d'avoir des voisins. A la campagne aussi, me direz-vous, sauf qu'une distance de 300 m ou plus n'a pas tout à fait les mêmes répercussions qu'un mur de briques ou un plafond.

Depuis quelques années maintenant, j'ai choisi pour passe temps favori le déménagement, et par conséquent j'ai pu étudier de près, et de manière variée, cette espèce étrange qu'est le voisin.

Il en est de silencieux dont on ignore jusqu'à l'existence, à l'instar de ces bestioles nocturnes qui ne vivent que quand on dort, et que seuls les trous dans le paquet de riz signalent. Hélas, cette espèce là de voisin semble en voie de disparition, notamment grâce aux canicules.

En effet, le voisin a pour caractéristique essentielle d'être bruyant, et c'est donc à cela que l'on peut principalement l'identifier. Mais ne nous méprenons pas, il y a bruyant et bruyant.

Ainsi, j'ai pu catégoriser plusieurs types, au cours de mes pérégrinations urbaines.

 

Nous avons par exemple l'étudiante en colocation qui écoute du zouk exclusivement entre 23h et 5h du matin, et qui invite chez elle dans la même tranche horaire une nuée de personnes ayant toutes un point commun assez inhabituel : le port de lunettes de soleil. Au début, j'ai pensé habiter sous l'appartement d'une star antillaise qui recevait chez elle tous ses collègues. Puis j'ai songé qu'une star, aussi tarte fut-elle, n'habiterait certainement pas dans un quartier populaire, pour ne pas dire défavorisé. J'ai alors réalisé que la queue dans l'escalier n'était sans doute pas pour demander des autographes, mais bien un service que les bonnes moeurs vilipendent, et que la loi interdit. Une voisine dealeuse, passe encore, mais une voisine dealeuse et fan de zouk, ce n'était juste pas possible. J'ai donc dû prendre mon clic-clac et trouver un autre havre de paix.

 

J'ai testé la voisine âgée, celle qui ouvre ses volets tous les matins à 9h01 précises, qui crisse quand elle marche et qui se plaint du bruit de la vaisselle lavée après 21h. Celle-ci ne commettait comme infraction sonore que des aigus, principalement au téléphone. Ce ne fut pas la plus pénible, loin de là.

 

J'ai aussi eu le loisir de vivre près d'une femme, la cinquantaine, au fort accent non identifié (une région du sud, assûrément), qui me réveillait régulièrement le dimanche matin avec des émissions religieuses. Elle critiquait pourtant Sarkozy avec véhémence depuis sa terrasse chaque jour, comme quoi tous les boeufs de Pâques ne sont pas à mettre dans le même panier. De sa voix de stentor, elle aspergeait le voisinage de ses colères, nombreuses et variées. La foi en Notre Seigneur n'apaise pas les moeurs, de toute évidence. La musique qu'elle affectionnait n'apaisait pas non plus les miennes, dans la mesure où je n'ai que peu de goût pour le bal musette.

Mon autre voisine était orientée à l'ouest. Elle hurlait sans que l'on sache pourquoi, malgré une oreille aux aguets. Entre deux pleurs, je comprenais qu'elle avait égaré ses clefs, ou qu'une visite l'importunerait, malgré son âme en peine. Puis, plus rien. Peut être une nouvelle patiente pour l'HP ?

 

Une fois je crus avoir trouvé le voisin idéal. Pas bruyant et sympathique. Après plusieurs semaines d'amabilités dans l'escalier, il m'invita à prendre un apéro chez lui. Voilà qui augurait d'un logement où je pourrais peut être demeurer. C'était sans compter sur l'hyppocrisie des relations de voisinage. Il s'avéra qu'après mon refus de laisser ce jeune homme utiliser mon compte internet wi-fi, il ne m'adressa plus la parole, ni pour m'inviter à boire une bière, ni même pour échanger un bonjour courtois. Leçon numéro 1 : toujours soupçonner le voisin de noirs desseins.

 

Désormais, mon credo est le suivant : me mettre au diapason. Avec un nouveau-né, je devrais pouvoir obtenir la palme d'or de la voisine la plus pénible. Surtout si je fais des fêtes orgiaques les weekends où le bébé est chez sa grand mère. Peut être est ce la solution pour faire déguerpir tous les voisins ?

 

Par Adelaïde Dean - Publié dans : portraits choisis - Communauté : LA COMMUNAUTE DE TOUS
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Vendredi 14 janvier 2011 5 14 /01 /Jan /2011 15:06

                                         

 

Il faisait un temps exécrable ce jour-là, du genre pluie grise collante et persistante, mordante de froid. Larmes du Ciel qui enfante les souffrances à venir. C’était un samedi, jour de marché. Elle aurait aimé acheter les tomates rondes et les marguerites des jours de joie. Claudine aurait également préféré savoir que le soleil brillait, par delà les murs blancs où elle hurlait pour mieux donner la vie. Le courage d’espérer serait venu.

 Elle se rappelait confusément la naissance de son premier enfant, le beau Pierrot, mais cette fois ça n’avait rien à voir. Plus aucun souvenir des cours d’accouchements. La douleur brute, féroce, qui la tenaillait de partout. Des envies de mourir pour en finir. Déjà dix heures à être là, sur cette table aux odeurs d’éther, avec les internes qui passent et lorgnent entre les cuisses sous couvert d’étude. Elle leur criait d’aller aux putes s’ils voulaient du spectacle. Les infirmières la réprimandaient, la sage-femme buvait tranquillement des hectolitres de café. Et ce crépitement infernal sur le toit ! Misère moderne de la femme qui met au monde.

Puis, soudain, par une certaine chaleur dans les épaules, elle sut que bientôt c’était la fin. Pourvu qu’ils vivent, se disait-elle, qu’elle n’en perde pas un ! La hantise de la mort enfantine lui donnait les dernières forces nécessaires.

C’est la petite qui arriva d’abord. Dix minutes plus tard, le garçon pointait le museau presque en douceur. Trop épuisée pour les prendre dans ses bras, elle s’endormit presque immédiatement. Elle avait de vrais jumeaux, avec les mêmes yeux bleu verts, les mêmes fossettes et les mêmes cris colériques.

Une infirmière la réveilla au bout de quelques minutes pour demander comment elle voulait les appeler.

Elle avait d’abord pensé à Tristan et Yseut, puis à Roméo et Juliette. Le couple parfait et tragique, tout ce qu’elle n’avait pas vécu.

Pourtant, il était beau comme dans les contes, le père de ces deux enfants. Un hidalgo à la sauce miel. Un mois, à peine, à roucouler sur les hauteurs magiques et translucides de l’illusion. Et puis le silence. Silence de la porte et du téléphone. Plus de pas dans l’escalier. Rien de rien.

 Tout, elle regrettait tout. De lui avoir prêté sa carte bancaire, de lui avoir fait confiance, de lui avoir donné un double des clefs, de lui avoir ouvert son ventre. Misère ancestrale de la femme flouée.

 

Ah, il l’avait vue venir, la petite fleuriste naïve, enivrée du parfum des roses. Il ne lui avait pas fallu beaucoup d’imagination pour la cueillir. Un zeste de mystère - « je travaille dans l’investigation, je ne peux rien dévoiler » -, une poudre de romantisme - « nous irons à Rome nous baigner dans les fontaines et en Sicile faire nos enfants sur les plages de lave » -, quelques grammes de machisme ensorceleur - « bientôt, tu seras ma femme et tu ne travailleras plus : je m’occuperai de toi » - et le tour était joué.

Elle avait appris qu’elle était enceinte une semaine après sa disparition. Elle n’avait plus un sou : il avait vidé son appartement, son compte, sa vie. Il ne lui restait rien, sauf ces deux petits coeurs qui battaient en elle. L’union fait la force. A plus de trente ans, cette maternité serait sans doute la dernière. Et puis, Pierrot s’ennuyait, tout seul. Alors elle les avait gardés.

 

Elle décida finalement de les appeler Ivan et Ivanne. En souvenir de ses grands-parents russes. Tout le contraire de malfrats latins.

 

Lorsqu’elle pu se lever, elle alla les voir dans leurs berceaux. Ils pleuraient doucement, chacun de leur côté. C’était étrange, ces gémissements de nouveau-nés : d’habitude, à ce stade de la vie, on hurle. Alors son instinct maternel lui dicta ce qu’il fallait faire : elle pris la petite et, après l’avoir serrée contre son sein, la plaça tout contre son frère. Aussitôt les gémissements cessèrent, et les deux nourrissons s’endormirent. Elle eut à peine le temps de s’étonner, un éblouissement la força à regagner son lit.

 

Plusieurs mois plus tard, Ivan et Ivanne galopaient dans l’appartement comme des chevreuils. Elle avait été obligée de déménager, son deux-pièces de la rue de Charonne devenant vraiment trop étroit pour tout ce petit monde. Elle avait obtenu un joli nid tout chaud de bois, dans le quartier de Denfert-Rochereau. Il y avait le parc de la cité universitaire pas loin, c’était pratique. Et puis des baby-sitters, elle en avait à la pelle grâce aux étudiantes qui logeaient juste à côté. Elle ne prenait que des Scandinaves. C’est sérieux, les gens du nord, ça ne vous laisse pas tomber comme ça...

Elle en avait bien besoin, de ces jeunes filles blondes aux airs de vierges, car elle faisait maintenant, pour arrondir des fins de mois toujours difficiles, ce qu’elle nommait « ses extras ». En réalité, il s’agissait, deux ou trois soirs par semaine, d’aller trouver des messieurs pas toujours effarouchés chez eux, pour leur faire payer un strip-tease à domicile, et plus si affinités. C’est en pianotant sur son Minitel, un soir d’insomnie, qu’elle était tombée sur le réseau. Elle trouvait que c’était honnête : elle ne couchait que si elle en avait envie, et ne se sentait pas aussi sale que si elle avait travaillé dans un peep-show. Un seul regard, même égrillard, c’est plus facile à supporter que trente. Et puis, c’était mieux payé.

 

 La première fois, elle était toute tremblante, mais elle avait vite compris dans le regard de ce monsieur en costume trois-pièces, élégamment installé dans son club de cuir noir, qu’elle était encore belle. Ses grossesses ne l’avaient aucunement marquée. Sa peau était encore souple et soyeuse et ses hanches rondes ne faisaient qu’ajouter à sa sensualité. Ses seins, à force de gym, étaient encore fermes, et on avait longtemps loué le galbe de ses mollets. Oui, à trente ans passés, elle était encore belle, avec ses pommettes hautes, ses yeux en amandes et ses longs cheveux couleur acajou.  Pourquoi ne pas profiter de ce don de la nature ? Ce n’était pas honteux de nourrir ses enfants ainsi, et de pouvoir leur payer des vacances au bord de la mer. Et comme elle avait décidé de ne plus jamais s’éprendre d’un homme, c’était aussi un moyen de jouir parfois sans se soumettre à la souffrance de l’abandon, selon elle inévitable.

 Deux fois elle avait été amoureuse, deux fois on l’avait jetée comme une malpropre, avec le ventre rond. On ne l’y reprendrait plus, à cette arnaque qu’on nomme l’amour.

 

Ivan et Ivanne galopaient. Ils étaient beaux comme les enfants du paradis, vigoureux et bruns. Ils ne se quittaient jamais, dormaient ensemble, mangeaient la même chose, jouaient comme les deux morceaux d’une coquille d’oeuf : inséparables malgré la brisure infime. Ils passaient beaucoup de temps à s’observer, ou plutôt à se contempler mutuellement : ils laissaient leurs regards errer sur leurs corps identiques, à si peu de chose près, dans un ravissement troublant. Ils se touchaient du bout des doigts, presque effrayés, puis éclataient de rire dans un magnifique ensemble. Ils avaient la même horloge intérieure, s’endormant et s’éveillant à la même seconde, en proie aux mêmes douleurs au même instant. Plus identiques que des jumeaux, un seul miroir. Seule leur mère parvenait à les distinguer l’un de l’autre, et encore pas toujours. On aurait dit des clones. Et plus ils grandissaient, plus le phénomène s’accentuait. Ils refusaient catégoriquement de porter des vêtements différents ou de ne pas avoir la même coupe de cheveux. Ils avaient la même voix, s’exerçant à corriger les légères différences qui surgissaient parfois. Ils s’aimaient d’un amour fou et exclusif, qui rejetait même leur mère et leur frère. Leurs tendresses n’étaient que réciproques.

 

Le petit Pierrot, de quatre ans leur aîné, n’appartenait pas à leur univers. Au début il avait été ravi de voir débarquer ces deux poupons, qui promettaient d’aérer son espace sombre de petit garçon taciturne. Mais, très vite, ils lui avaient fait comprendre qu’ils ne lui laisseraient aucune place entre eux.  Ils l’ignoraient superbement. Il en avait été triste, puis s’était résigné. Au moins, il n’avait pas perdu l’affection de sa mère. Celle-ci était à la fois fascinée et terrifiée par ce couple né de ses entrailles. Il semblait que, hormis pour les choses de première nécessité, ils n’avaient aucunement besoin d’elle. Ils ne s’occupaient que d’eux et manifestaient vivement leur réprobation, de manière violente, lorsqu’on les arrachaient à leur complicité fervente. Alors elle avait fait comme son Pierrot, elle les avait laissés à leur monde fermé et hostile, se contentant de leur prodiguer les soins essentiels. Elle sentait le goût de l’amertume dans sa gorge, en songeant qu’ils étaient bien comme leur père, qu’ils ne faisaient que prendre, sans jamais rien donner. Elle aurait sans doute mieux fait de les tuer avant qu’ils n’ouvrent les yeux pour ne plus penser qu’à se regarder. L’union fait la force, tu parles ! Mais comme elle avait un sens du devoir très aiguisé, jamais, ni dans ses actes, ni dans ses attitudes, elle ne se permettait d’extérioriser ces vagues froides du désenchantement.

 

Les années passaient, Claudine vieillissait et ses prestations nocturnes se faisaient plus rares : elle se flétrissait. L’argent manquant de plus en plus souvent dans le tiroir de la table de nuit, elle pris la décision d’envoyer les jumeaux en pension : pour une somme relativement modique, ils apprendraient les rudiments du savoir au grand air, dans un établissement respectable bien que vieillot.

Les enfants furent placés dans deux classes séparées, et bien entendu dans deux dortoirs distincts, bien que leur mère ait prévenu le directeur que c’était la chose à ne pas faire. Ce dernier savait mater les fortes têtes, et ces deux là devaient justement commencer à comprendre qu’ils ne seraient pas toujours comme les deux ventricules d’un seul et même coeur ! A huit ans, tout de même ! Il comprit très vite que sa métaphore avait été bizarrement bien trouvée et qu’il avait eu tort : Ivan et Ivanne développèrent une maladie étrange, que les médecins ne parvenaient pas à identifier : leurs coeurs battaient au ralenti, l’irrigation des points vitaux se faisaient très mal. Aucune lésion, ni malformation, ni quoi que ce soit ne venait expliquer cette subite faiblesse du système cardiaque et sanguin. Les deux enfants ne pouvaient plus se lever, et gisaient, exsangues, sur leur lits respectifs de l’infirmerie. Au matin, on les retrouvait immanquablement lovés l’un contre l’autre dans le lit du garçon. On les séparait de nouveau, et ils ne criaient pas car ils n’en avaient pas la force, mais leurs yeux devenaient alors plus froids que la glace sous l’orage.

Au bout de trois semaines, l’état des jumeaux devenant presque critique, le directeur informa leur mère du problème. Ils furent transférés à l’hôpital. Aucune amélioration, malgré les équipes de professeurs renommés qui se succédaient à leur chevet. Un jeune interne proposa de les laisser ensemble, dans le même lit, arguant que cela ne gênerait pas outre mesure les soins. Claudine le réclamait sans cesse, luttant contre le dédain de ces messieurs en blouse blanche. Dix jours plus tard, ils étaient sur pieds.

 

Il n’y aurait donc plus de pension pour les jumeaux, ni quelque tentative que ce soit de chercher à briser cette osmose tyrannique. Pour satisfaire toutes ces bouches affamées, Claudine avait fait comme tout le monde, malgré les hauts le coeur de sa fierté : elle avait fait appel à l’aide sociale.

Quand sonnèrent les cloches de la puberté pour Ivan et Ivanne, les choses devinrent vraiment compliquées : ils se touchaient sans cesse, redoublaient de narcissisme reporté sur l’autre. Ils vivaient très mal les différences physiques qui s’ébauchaient. Ils devenaient violents avec leur frère et leur mère. Leurs notes dégringolaient à la même cadence. Ils s’enfermaient à clef pendant des heures dans leur chambre, et par le trou de la serrure on ne pouvait distinguer ce qu’ils faisaient. Aucun bruit ne filtrait.

Claudine n’avait plus la moindre autorité sur eux. Elle aurait voulu qu’ils consultent un psychologue, mais ils ricanaient.

Le jour où Ivanne devint, selon l’expression consacrée, une femme, elle eut une crise de désespoir telle que sa mère eut peur qu’elle ne porte atteinte à ses jours. Ivan était dans un état second, comme drogué, le regard vide, tenant la main de sa soeur hagarde.

 

Un jour où elle rangeait leur chambre, Claudine tomba sur un cahier couvert de l’écriture de l’un d’eux : elle n’aurait su dire lequel, puisqu’ils s’appliquaient à calligraphier de la même façon. Elle lut :

« Ivan est comme moi. Même si ces choses poussent sur mon torse, même si ses épaules deviennent larges, Ivan est moi, et je suis Ivan. Deux fois un = un. C’est le professeur de mathématique qui le dit, et nous le savons bien, nous deux. Nous un. Je rage d’avoir ce corps étrange, qui voudrait m’éloigner de mon frère, de mon amour. Je voudrais le tuer, ce corps. Et pourtant, il m’est si doux quand je sens la peau d’Ivan qui l’aspire.

Ivanne, ma petite fleur, tu es moi et je suis toi, n’ai pas peur, la Nature ne peut rien contre nous, rien ne peut rien contre nous. Je sens tes seins comme si j’en avais, c’est pour ça que je les touche, pour mieux sentir que moi aussi j’en ai, même si ça ne se voit pas ».

 

L’écriture fine disait la même chose pendant des pages et des pages.

Claudine avait la nausée : s’ils n’avaient déjà fait l’amour ensemble, cela ne saurait tarder. Le couple parfait et tragique, avait-elle pensé au moment de leur naissance... Si elle avait su... Que pouvait-elle faire pour lutter contre cette monstruosité ? Elle savait que si elle tentait de les séparer, ils se laisseraient mourir.

Elle alla voir un psy, pour se libérer de ce secret atroce. Il resta dubitatif un bon moment, pour finalement décréter que c’était une réaction classique chez les jumeaux, qu’elle ne devait pas s’inquiéter, que ça leur passerait. Il lui donna des tranquillisants.

Elle lisait régulièrement le cahier, qui racontait chaque semaine cet amour atroce et beau.

« Quand tu es dans mon corps, frère d’amour, je suis si heureuse que je voudrais mourir, pour que cela ne cesse jamais. Tu es en moi et je suis en toi, et rien d’autre n’existe, deux fois un = un. Finalement je suis heureuse de cette légère, infime, différence de nos corps, qui digère toutes les autres.

Je suis heureux, petite fleur carnivore,  plus rien n’existe que nous, l’un dans l’autre, l’un par l’autre. Je ferai ce que tu feras, toujours, je serai ce que tu seras, toujours. »

Peu à peu Claudine s’habitua à l’idée de cet amour incestueux. Elle se disait qu’ils ne seraient pas déçus l’un par l’autre, au moins, qu’ils avaient la chance de vivre ce qu’on raconte dans les livres sans courir le risque de souffrir de l’abandon. Ils vivaient ce qu’elle n’avait pu vivre, et c’est le lot de tous les parents, n’est-ce pas ? C’est ainsi qu’elle se donnait bonne conscience, qu’elle chassait les ailes noires de la morale qui hantaient ses cauchemars. Et puis, Pierrot comblait toutes ses attentes de mère : sa petite amie était merveilleuse, il entrait bientôt à l ’école d’aéronavale et il lui témoignait toujours cette tendresse pudique qui réchauffait son âme esseulée de femme qui se bat sans but.

De leur côté, Ivan et Ivanne redevenaient tranquilles et radieux, n’avaient plus ces accès de colère et de désespoir qui perturbaient la vie familiale. Bien sûr, les réflexions des voisins et des professeurs pleuvaient : tout de même, à cet âge, ce n’est pas normal de cultiver à ce point la ressemblance, et puis, même entre frère et soeur, ce n’est pas tout à fait normal d’être aussi tendres, vous ne croyez pas ? Mais elle oubliait tout ça.

Au contraire, elle lisait avec toujours plus d’avidité les confidences du cahier (elle en avait parcouru au moins quatre ou cinq de ces journaux intimes à deux voix). Elle guettait même les moments où elle pourrait tranquillement s’asseoir sur le lit pour se repaître de ces murmures sulfureux et poétiques. En fait, cela n’était possible que le mardi soir, lorsqu’ils allaient au cours de karaté et que Pierrot était chez son professeur d’échecs. Elle en venait à attendre toute la semaine qu’arrive le mardi soir...

 

Un jour, elle se rendit compte qu’elle était jalouse de cette trop belle et trop parfaite histoire d’amour qui se jouait sous son toit, et sans elle.

Alors elle entreprit de la détruire, car le plaisir qu’elle retirait de ses lectures clandestines devenait chaque semaine plus douloureux.

Elle prétexta qu’elle avait besoin d’une jeune fille au pair pour s’occuper du ménage et de la paperasse, qu’elle n’avait pas le temps, qu’il valait mieux que quelqu’un soit là lorsqu’elle s’absentait, au cas où il arriverait quelque chose. Ses trois enfants la regardèrent avec des yeux ronds à cette nouvelle : ils avaient respectivement 15 et 19 ans ! Mais elle ne voulut pas en démordre.

Elle en convoqua plusieurs un soir, en présence de ses enfants, et les fit défiler dans le salon tour à tour, en guettant une lueur dans les yeux d’Ivan. C’est la sixième qui obtint la palme : une Italienne aux regard de braise et à la voix veloutée. Elle avait bien pensé : les hommes sont tous les mêmes. Elle l’embaucha donc, en lui octroyant la petite pièce qui naguère devait être la chambre d’Ivanne, et qui n’avait toujours fait qu’office de débarras.

Dans les semaines qui suivirent, elle s’arrangea pour emmener Ivanne, toujours plus soucieuse de mettre en valeur sa féminité nouvellement acceptée, faire les boutiques quand Ivan était seul à l’appartement avec Graziella ( car c’est ainsi que ce nommait la bombe latine).

Les mardi soirs devinrent frémissants : Ivan se faisait moins cajoleur sur le cahier, et on sentait poindre l’inquiétude dans les mots d’Ivanne. Claudine se frottait les mains.

Peu à peu Graziella devint assez proche du garçon, tandis que la soeur lui vouait une haine de moins en moins dissimulée. Et le jeune homme fauta. Il se laissa aller au vertige de la chair odorante de sa baby-sitter, en oubliant un court instant les promesses éternelles et sincères qu’il avait faites à son seul et unique amour.

Comme il n’était qu’un être pur, au fond, il avoua tout le jour même. Claudine était présente lors des aveux terribles.

 Mais au lieu de se réjouir, elle sut dés la première seconde qu’elle avait commis une effroyable erreur. Les yeux d’Ivanne s’assombrirent au point de devenir deux points minuscules dans un lac de vide noir. Elle se leva et alla dans la chambre qui avait abrité tous ses bonheurs. Ivan la suivit. Claudine écouta à la porte. Son fils s’excusait, pleurait, arguait qu’il ne comprenait pas ce qui lui était arrivé, suppliait sa soeur de pardonner, jurait que rien n’était changé. Ivanne restait muette comme une tombe. Graziella fut congédiée le jour même.

 

Le lendemain matin, Claudine trouva ses jumeaux enlacés dans leur lit, comme tous les matins. Toujours aussi beaux. Ils semblaient dormir. Mais les draps rouges et poisseux ne laissaient aucun doute sur leur souffle disparu. Ils s’étaient offert l’ultime don. Ils n’avaient pas supporté de froisser, ne serait-ce que le temps d’une étreinte inconsciente, la pureté de leur identité, de leur complicité, de leur union parfaite et inaltérée.

Les obsèques furent grandioses. Beaucoup de monde était venu pour réconforter la mère éplorée, broyée par la douleur. C’était insupportable pour elle de recevoir toutes ces condoléances, en sachant pertinemment que si ses enfants étaient morts, c’était de sa faute. Elles les avait poussés dans la tombe, méthodiquement. La jalousie avait fait d’elle une meurtrière. Pourrait-elle vivre toute sa vie avec cette montagne de culpabilité ?

Elle s’ouvrit à son fils Pierrot de sa souffrance intime, quelques semaines plus tard. Celui-ci n’avait pas été outre mesure affecté de la disparition des jumeaux, ayant toujours vécu à côté d’eux et non avec eux. Il écouta sa mère avec attention, et lui dit :

- Tu n’as rien fait de mal. Tu as tenté de les séparer, ce qui était une réaction saine, car une mère respectable ne peut laisser ses enfants coucher ensemble. C’est cela qui est amoral, pas ce que tu as fait. Tu ne leur a pas demandé de mourir, juste de devenir des enfants normaux. Ils ont fait leur choix. Ils n’avaient pas leur place dans notre monde. Tôt ou tard, ils auraient été malheureux : on ne peut vivre toujours de cette manière. Comment auraient-ils pu travailler, gagner leur vie, en refusant d’être séparés ? Tu voulais préparer leur avenir, rien de plus, tu t’es conduite en bonne mère. Sois tranquille. Tu n’as rien fait de mal, je t’assure.

 

Claudine, rassérénée par ce discours, se sentit infiniment légère. Pierrot avait raison, il voyait les choses sans émotionnel, lucidement. Elle n’était pas coupable. Elle reprit donc sa vie en mains, déménagea. Son fils s’installa avec sa copine, termina brillamment ses études. Deux ans plus tard, ils eurent une fille, Chloé. Sa grand-mère demanda une retraite anticipée pour s’occuper d’elle, et lui donner tout ce qu’elle gardait au fond de son coeur depuis si longtemps : un festin d’amour.  Parfois elle parlait d’Ivan et Ivanne à la petite fille, sans amertume, avec douceur.

Elle finissait toujours en disant : quand tu auras des enfants, fais bien attention à ce que tu souhaites pour eux. Une mère a plus de pouvoir qu’elle ne le croit. Des génies sont là, qui écoutent les voeux, et qui les réalisent.

Chloé fermait alors les yeux très fort et faisait le voeu que sa grand-mère soit toujours auprès d’elle, même quand elle serait plus vieille que vieille. Les yeux fermés, la fillette ne voyait pas les étoiles dans ceux de la vieille dame.

Par Adelaïde Dean - Publié dans : portraits choisis - Communauté : LA COMMUNAUTE DE TOUS
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