Partager l'article ! Ivan et Ivanne: &nbs ...
Il faisait un temps exécrable ce jour-là, du genre pluie grise collante et persistante, mordante de froid. Larmes du Ciel qui enfante les souffrances à venir. C’était un samedi, jour de marché. Elle aurait aimé acheter les tomates rondes et les marguerites des jours de joie. Claudine aurait également préféré savoir que le soleil brillait, par delà les murs blancs où elle hurlait pour mieux donner la vie. Le courage d’espérer serait venu.
Elle se rappelait confusément la naissance de son premier enfant, le beau Pierrot, mais cette fois ça n’avait rien à voir. Plus aucun souvenir des cours d’accouchements. La douleur brute, féroce, qui la tenaillait de partout. Des envies de mourir pour en finir. Déjà dix heures à être là, sur cette table aux odeurs d’éther, avec les internes qui passent et lorgnent entre les cuisses sous couvert d’étude. Elle leur criait d’aller aux putes s’ils voulaient du spectacle. Les infirmières la réprimandaient, la sage-femme buvait tranquillement des hectolitres de café. Et ce crépitement infernal sur le toit ! Misère moderne de la femme qui met au monde.
Puis, soudain, par une certaine chaleur dans les épaules, elle sut que bientôt c’était la fin. Pourvu qu’ils vivent, se disait-elle, qu’elle n’en perde pas un ! La hantise de la mort enfantine lui donnait les dernières forces nécessaires.
C’est la petite qui arriva d’abord. Dix minutes plus tard, le garçon pointait le museau presque en douceur. Trop épuisée pour les prendre dans ses bras, elle s’endormit presque immédiatement. Elle avait de vrais jumeaux, avec les mêmes yeux bleu verts, les mêmes fossettes et les mêmes cris colériques.
Une infirmière la réveilla au bout de quelques minutes pour demander comment elle voulait les appeler.
Elle avait d’abord pensé à Tristan et Yseut, puis à Roméo et Juliette. Le couple parfait et tragique, tout ce qu’elle n’avait pas vécu.
Pourtant, il était beau comme dans les contes, le père de ces deux enfants. Un hidalgo à la sauce miel. Un mois, à peine, à roucouler sur les hauteurs magiques et translucides de l’illusion. Et puis le silence. Silence de la porte et du téléphone. Plus de pas dans l’escalier. Rien de rien.
Tout, elle regrettait tout. De lui avoir prêté sa carte bancaire, de lui avoir fait confiance, de lui avoir donné un double des clefs, de lui avoir ouvert son ventre. Misère ancestrale de la femme flouée.
Ah, il l’avait vue venir, la petite fleuriste naïve, enivrée du parfum des roses. Il ne lui avait pas fallu beaucoup d’imagination pour la cueillir. Un zeste de mystère - « je travaille dans l’investigation, je ne peux rien dévoiler » -, une poudre de romantisme - « nous irons à Rome nous baigner dans les fontaines et en Sicile faire nos enfants sur les plages de lave » -, quelques grammes de machisme ensorceleur - « bientôt, tu seras ma femme et tu ne travailleras plus : je m’occuperai de toi » - et le tour était joué.
Elle avait appris qu’elle était enceinte une semaine après sa disparition. Elle n’avait plus un sou : il avait vidé son appartement, son compte, sa vie. Il ne lui restait rien, sauf ces deux petits coeurs qui battaient en elle. L’union fait la force. A plus de trente ans, cette maternité serait sans doute la dernière. Et puis, Pierrot s’ennuyait, tout seul. Alors elle les avait gardés.
Elle décida finalement de les appeler Ivan et Ivanne. En souvenir de ses grands-parents russes. Tout le contraire de malfrats latins.
Lorsqu’elle pu se lever, elle alla les voir dans leurs berceaux. Ils pleuraient doucement, chacun de leur côté. C’était étrange, ces gémissements de nouveau-nés : d’habitude, à ce stade de la vie, on hurle. Alors son instinct maternel lui dicta ce qu’il fallait faire : elle pris la petite et, après l’avoir serrée contre son sein, la plaça tout contre son frère. Aussitôt les gémissements cessèrent, et les deux nourrissons s’endormirent. Elle eut à peine le temps de s’étonner, un éblouissement la força à regagner son lit.
Plusieurs mois plus tard, Ivan et Ivanne galopaient dans l’appartement comme des chevreuils. Elle avait été obligée de déménager, son deux-pièces de la rue de Charonne devenant vraiment trop étroit pour tout ce petit monde. Elle avait obtenu un joli nid tout chaud de bois, dans le quartier de Denfert-Rochereau. Il y avait le parc de la cité universitaire pas loin, c’était pratique. Et puis des baby-sitters, elle en avait à la pelle grâce aux étudiantes qui logeaient juste à côté. Elle ne prenait que des Scandinaves. C’est sérieux, les gens du nord, ça ne vous laisse pas tomber comme ça...
Elle en avait bien besoin, de ces jeunes filles blondes aux airs de vierges, car elle faisait maintenant, pour arrondir des fins de mois toujours difficiles, ce qu’elle nommait « ses extras ». En réalité, il s’agissait, deux ou trois soirs par semaine, d’aller trouver des messieurs pas toujours effarouchés chez eux, pour leur faire payer un strip-tease à domicile, et plus si affinités. C’est en pianotant sur son Minitel, un soir d’insomnie, qu’elle était tombée sur le réseau. Elle trouvait que c’était honnête : elle ne couchait que si elle en avait envie, et ne se sentait pas aussi sale que si elle avait travaillé dans un peep-show. Un seul regard, même égrillard, c’est plus facile à supporter que trente. Et puis, c’était mieux payé.
La première fois, elle était toute tremblante, mais elle avait vite compris dans le regard de ce monsieur en costume trois-pièces, élégamment installé dans son club de cuir noir, qu’elle était encore belle. Ses grossesses ne l’avaient aucunement marquée. Sa peau était encore souple et soyeuse et ses hanches rondes ne faisaient qu’ajouter à sa sensualité. Ses seins, à force de gym, étaient encore fermes, et on avait longtemps loué le galbe de ses mollets. Oui, à trente ans passés, elle était encore belle, avec ses pommettes hautes, ses yeux en amandes et ses longs cheveux couleur acajou. Pourquoi ne pas profiter de ce don de la nature ? Ce n’était pas honteux de nourrir ses enfants ainsi, et de pouvoir leur payer des vacances au bord de la mer. Et comme elle avait décidé de ne plus jamais s’éprendre d’un homme, c’était aussi un moyen de jouir parfois sans se soumettre à la souffrance de l’abandon, selon elle inévitable.
Deux fois elle avait été amoureuse, deux fois on l’avait jetée comme une malpropre, avec le ventre rond. On ne l’y reprendrait plus, à cette arnaque qu’on nomme l’amour.
Ivan et Ivanne galopaient. Ils étaient beaux comme les enfants du paradis, vigoureux et bruns. Ils ne se quittaient jamais, dormaient ensemble, mangeaient la même chose, jouaient comme les deux morceaux d’une coquille d’oeuf : inséparables malgré la brisure infime. Ils passaient beaucoup de temps à s’observer, ou plutôt à se contempler mutuellement : ils laissaient leurs regards errer sur leurs corps identiques, à si peu de chose près, dans un ravissement troublant. Ils se touchaient du bout des doigts, presque effrayés, puis éclataient de rire dans un magnifique ensemble. Ils avaient la même horloge intérieure, s’endormant et s’éveillant à la même seconde, en proie aux mêmes douleurs au même instant. Plus identiques que des jumeaux, un seul miroir. Seule leur mère parvenait à les distinguer l’un de l’autre, et encore pas toujours. On aurait dit des clones. Et plus ils grandissaient, plus le phénomène s’accentuait. Ils refusaient catégoriquement de porter des vêtements différents ou de ne pas avoir la même coupe de cheveux. Ils avaient la même voix, s’exerçant à corriger les légères différences qui surgissaient parfois. Ils s’aimaient d’un amour fou et exclusif, qui rejetait même leur mère et leur frère. Leurs tendresses n’étaient que réciproques.
Le petit Pierrot, de quatre ans leur aîné, n’appartenait pas à leur univers. Au début il avait été ravi de voir débarquer ces deux poupons, qui promettaient d’aérer son espace sombre de petit garçon taciturne. Mais, très vite, ils lui avaient fait comprendre qu’ils ne lui laisseraient aucune place entre eux. Ils l’ignoraient superbement. Il en avait été triste, puis s’était résigné. Au moins, il n’avait pas perdu l’affection de sa mère. Celle-ci était à la fois fascinée et terrifiée par ce couple né de ses entrailles. Il semblait que, hormis pour les choses de première nécessité, ils n’avaient aucunement besoin d’elle. Ils ne s’occupaient que d’eux et manifestaient vivement leur réprobation, de manière violente, lorsqu’on les arrachaient à leur complicité fervente. Alors elle avait fait comme son Pierrot, elle les avait laissés à leur monde fermé et hostile, se contentant de leur prodiguer les soins essentiels. Elle sentait le goût de l’amertume dans sa gorge, en songeant qu’ils étaient bien comme leur père, qu’ils ne faisaient que prendre, sans jamais rien donner. Elle aurait sans doute mieux fait de les tuer avant qu’ils n’ouvrent les yeux pour ne plus penser qu’à se regarder. L’union fait la force, tu parles ! Mais comme elle avait un sens du devoir très aiguisé, jamais, ni dans ses actes, ni dans ses attitudes, elle ne se permettait d’extérioriser ces vagues froides du désenchantement.
Les années passaient, Claudine vieillissait et ses prestations nocturnes se faisaient plus rares : elle se flétrissait. L’argent manquant de plus en plus souvent dans le tiroir de la table de nuit, elle pris la décision d’envoyer les jumeaux en pension : pour une somme relativement modique, ils apprendraient les rudiments du savoir au grand air, dans un établissement respectable bien que vieillot.
Les enfants furent placés dans deux classes séparées, et bien entendu dans deux dortoirs distincts, bien que leur mère ait prévenu le directeur que c’était la chose à ne pas faire. Ce dernier savait mater les fortes têtes, et ces deux là devaient justement commencer à comprendre qu’ils ne seraient pas toujours comme les deux ventricules d’un seul et même coeur ! A huit ans, tout de même ! Il comprit très vite que sa métaphore avait été bizarrement bien trouvée et qu’il avait eu tort : Ivan et Ivanne développèrent une maladie étrange, que les médecins ne parvenaient pas à identifier : leurs coeurs battaient au ralenti, l’irrigation des points vitaux se faisaient très mal. Aucune lésion, ni malformation, ni quoi que ce soit ne venait expliquer cette subite faiblesse du système cardiaque et sanguin. Les deux enfants ne pouvaient plus se lever, et gisaient, exsangues, sur leur lits respectifs de l’infirmerie. Au matin, on les retrouvait immanquablement lovés l’un contre l’autre dans le lit du garçon. On les séparait de nouveau, et ils ne criaient pas car ils n’en avaient pas la force, mais leurs yeux devenaient alors plus froids que la glace sous l’orage.
Au bout de trois semaines, l’état des jumeaux devenant presque critique, le directeur informa leur mère du problème. Ils furent transférés à l’hôpital. Aucune amélioration, malgré les équipes de professeurs renommés qui se succédaient à leur chevet. Un jeune interne proposa de les laisser ensemble, dans le même lit, arguant que cela ne gênerait pas outre mesure les soins. Claudine le réclamait sans cesse, luttant contre le dédain de ces messieurs en blouse blanche. Dix jours plus tard, ils étaient sur pieds.
Il n’y aurait donc plus de pension pour les jumeaux, ni quelque tentative que ce soit de chercher à briser cette osmose tyrannique. Pour satisfaire toutes ces bouches affamées, Claudine avait fait comme tout le monde, malgré les hauts le coeur de sa fierté : elle avait fait appel à l’aide sociale.
Quand sonnèrent les cloches de la puberté pour Ivan et Ivanne, les choses devinrent vraiment compliquées : ils se touchaient sans cesse, redoublaient de narcissisme reporté sur l’autre. Ils vivaient très mal les différences physiques qui s’ébauchaient. Ils devenaient violents avec leur frère et leur mère. Leurs notes dégringolaient à la même cadence. Ils s’enfermaient à clef pendant des heures dans leur chambre, et par le trou de la serrure on ne pouvait distinguer ce qu’ils faisaient. Aucun bruit ne filtrait.
Claudine n’avait plus la moindre autorité sur eux. Elle aurait voulu qu’ils consultent un psychologue, mais ils ricanaient.
Le jour où Ivanne devint, selon l’expression consacrée, une femme, elle eut une crise de désespoir telle que sa mère eut peur qu’elle ne porte atteinte à ses jours. Ivan était dans un état second, comme drogué, le regard vide, tenant la main de sa soeur hagarde.
Un jour où elle rangeait leur chambre, Claudine tomba sur un cahier couvert de l’écriture de l’un d’eux : elle n’aurait su dire lequel, puisqu’ils s’appliquaient à calligraphier de la même façon. Elle lut :
« Ivan est comme moi. Même si ces choses poussent sur mon torse, même si ses épaules deviennent larges, Ivan est moi, et je suis Ivan. Deux fois un = un. C’est le professeur de mathématique qui le dit, et nous le savons bien, nous deux. Nous un. Je rage d’avoir ce corps étrange, qui voudrait m’éloigner de mon frère, de mon amour. Je voudrais le tuer, ce corps. Et pourtant, il m’est si doux quand je sens la peau d’Ivan qui l’aspire.
Ivanne, ma petite fleur, tu es moi et je suis toi, n’ai pas peur, la Nature ne peut rien contre nous, rien ne peut rien contre nous. Je sens tes seins comme si j’en avais, c’est pour ça que je les touche, pour mieux sentir que moi aussi j’en ai, même si ça ne se voit pas ».
L’écriture fine disait la même chose pendant des pages et des pages.
Claudine avait la nausée : s’ils n’avaient déjà fait l’amour ensemble, cela ne saurait tarder. Le couple parfait et tragique, avait-elle pensé au moment de leur naissance... Si elle avait su... Que pouvait-elle faire pour lutter contre cette monstruosité ? Elle savait que si elle tentait de les séparer, ils se laisseraient mourir.
Elle alla voir un psy, pour se libérer de ce secret atroce. Il resta dubitatif un bon moment, pour finalement décréter que c’était une réaction classique chez les jumeaux, qu’elle ne devait pas s’inquiéter, que ça leur passerait. Il lui donna des tranquillisants.
Elle lisait régulièrement le cahier, qui racontait chaque semaine cet amour atroce et beau.
« Quand tu es dans mon corps, frère d’amour, je suis si heureuse que je voudrais mourir, pour que cela ne cesse jamais. Tu es en moi et je suis en toi, et rien d’autre n’existe, deux fois un = un. Finalement je suis heureuse de cette légère, infime, différence de nos corps, qui digère toutes les autres.
Je suis heureux, petite fleur carnivore, plus rien n’existe que nous, l’un dans l’autre, l’un par l’autre. Je ferai ce que tu feras, toujours, je serai ce que tu seras, toujours. »
Peu à peu Claudine s’habitua à l’idée de cet amour incestueux. Elle se disait qu’ils ne seraient pas déçus l’un par l’autre, au moins, qu’ils avaient la chance de vivre ce qu’on raconte dans les livres sans courir le risque de souffrir de l’abandon. Ils vivaient ce qu’elle n’avait pu vivre, et c’est le lot de tous les parents, n’est-ce pas ? C’est ainsi qu’elle se donnait bonne conscience, qu’elle chassait les ailes noires de la morale qui hantaient ses cauchemars. Et puis, Pierrot comblait toutes ses attentes de mère : sa petite amie était merveilleuse, il entrait bientôt à l ’école d’aéronavale et il lui témoignait toujours cette tendresse pudique qui réchauffait son âme esseulée de femme qui se bat sans but.
De leur côté, Ivan et Ivanne redevenaient tranquilles et radieux, n’avaient plus ces accès de colère et de désespoir qui perturbaient la vie familiale. Bien sûr, les réflexions des voisins et des professeurs pleuvaient : tout de même, à cet âge, ce n’est pas normal de cultiver à ce point la ressemblance, et puis, même entre frère et soeur, ce n’est pas tout à fait normal d’être aussi tendres, vous ne croyez pas ? Mais elle oubliait tout ça.
Au contraire, elle lisait avec toujours plus d’avidité les confidences du cahier (elle en avait parcouru au moins quatre ou cinq de ces journaux intimes à deux voix). Elle guettait même les moments où elle pourrait tranquillement s’asseoir sur le lit pour se repaître de ces murmures sulfureux et poétiques. En fait, cela n’était possible que le mardi soir, lorsqu’ils allaient au cours de karaté et que Pierrot était chez son professeur d’échecs. Elle en venait à attendre toute la semaine qu’arrive le mardi soir...
Un jour, elle se rendit compte qu’elle était jalouse de cette trop belle et trop parfaite histoire d’amour qui se jouait sous son toit, et sans elle.
Alors elle entreprit de la détruire, car le plaisir qu’elle retirait de ses lectures clandestines devenait chaque semaine plus douloureux.
Elle prétexta qu’elle avait besoin d’une jeune fille au pair pour s’occuper du ménage et de la paperasse, qu’elle n’avait pas le temps, qu’il valait mieux que quelqu’un soit là lorsqu’elle s’absentait, au cas où il arriverait quelque chose. Ses trois enfants la regardèrent avec des yeux ronds à cette nouvelle : ils avaient respectivement 15 et 19 ans ! Mais elle ne voulut pas en démordre.
Elle en convoqua plusieurs un soir, en présence de ses enfants, et les fit défiler dans le salon tour à tour, en guettant une lueur dans les yeux d’Ivan. C’est la sixième qui obtint la palme : une Italienne aux regard de braise et à la voix veloutée. Elle avait bien pensé : les hommes sont tous les mêmes. Elle l’embaucha donc, en lui octroyant la petite pièce qui naguère devait être la chambre d’Ivanne, et qui n’avait toujours fait qu’office de débarras.
Dans les semaines qui suivirent, elle s’arrangea pour emmener Ivanne, toujours plus soucieuse de mettre en valeur sa féminité nouvellement acceptée, faire les boutiques quand Ivan était seul à l’appartement avec Graziella ( car c’est ainsi que ce nommait la bombe latine).
Les mardi soirs devinrent frémissants : Ivan se faisait moins cajoleur sur le cahier, et on sentait poindre l’inquiétude dans les mots d’Ivanne. Claudine se frottait les mains.
Peu à peu Graziella devint assez proche du garçon, tandis que la soeur lui vouait une haine de moins en moins dissimulée. Et le jeune homme fauta. Il se laissa aller au vertige de la chair odorante de sa baby-sitter, en oubliant un court instant les promesses éternelles et sincères qu’il avait faites à son seul et unique amour.
Comme il n’était qu’un être pur, au fond, il avoua tout le jour même. Claudine était présente lors des aveux terribles.
Mais au lieu de se réjouir, elle sut dés la première seconde qu’elle avait commis une effroyable erreur. Les yeux d’Ivanne s’assombrirent au point de devenir deux points minuscules dans un lac de vide noir. Elle se leva et alla dans la chambre qui avait abrité tous ses bonheurs. Ivan la suivit. Claudine écouta à la porte. Son fils s’excusait, pleurait, arguait qu’il ne comprenait pas ce qui lui était arrivé, suppliait sa soeur de pardonner, jurait que rien n’était changé. Ivanne restait muette comme une tombe. Graziella fut congédiée le jour même.
Le lendemain matin, Claudine trouva ses jumeaux enlacés dans leur lit, comme tous les matins. Toujours aussi beaux. Ils semblaient dormir. Mais les draps rouges et poisseux ne laissaient aucun doute sur leur souffle disparu. Ils s’étaient offert l’ultime don. Ils n’avaient pas supporté de froisser, ne serait-ce que le temps d’une étreinte inconsciente, la pureté de leur identité, de leur complicité, de leur union parfaite et inaltérée.
Les obsèques furent grandioses. Beaucoup de monde était venu pour réconforter la mère éplorée, broyée par la douleur. C’était insupportable pour elle de recevoir toutes ces condoléances, en sachant pertinemment que si ses enfants étaient morts, c’était de sa faute. Elles les avait poussés dans la tombe, méthodiquement. La jalousie avait fait d’elle une meurtrière. Pourrait-elle vivre toute sa vie avec cette montagne de culpabilité ?
Elle s’ouvrit à son fils Pierrot de sa souffrance intime, quelques semaines plus tard. Celui-ci n’avait pas été outre mesure affecté de la disparition des jumeaux, ayant toujours vécu à côté d’eux et non avec eux. Il écouta sa mère avec attention, et lui dit :
- Tu n’as rien fait de mal. Tu as tenté de les séparer, ce qui était une réaction saine, car une mère respectable ne peut laisser ses enfants coucher ensemble. C’est cela qui est amoral, pas ce que tu as fait. Tu ne leur a pas demandé de mourir, juste de devenir des enfants normaux. Ils ont fait leur choix. Ils n’avaient pas leur place dans notre monde. Tôt ou tard, ils auraient été malheureux : on ne peut vivre toujours de cette manière. Comment auraient-ils pu travailler, gagner leur vie, en refusant d’être séparés ? Tu voulais préparer leur avenir, rien de plus, tu t’es conduite en bonne mère. Sois tranquille. Tu n’as rien fait de mal, je t’assure.
Claudine, rassérénée par ce discours, se sentit infiniment légère. Pierrot avait raison, il voyait les choses sans émotionnel, lucidement. Elle n’était pas coupable. Elle reprit donc sa vie en mains, déménagea. Son fils s’installa avec sa copine, termina brillamment ses études. Deux ans plus tard, ils eurent une fille, Chloé. Sa grand-mère demanda une retraite anticipée pour s’occuper d’elle, et lui donner tout ce qu’elle gardait au fond de son coeur depuis si longtemps : un festin d’amour. Parfois elle parlait d’Ivan et Ivanne à la petite fille, sans amertume, avec douceur.
Elle finissait toujours en disant : quand tu auras des enfants, fais bien attention à ce que tu souhaites pour eux. Une mère a plus de pouvoir qu’elle ne le croit. Des génies sont là, qui écoutent les voeux, et qui les réalisent.
Chloé fermait alors les yeux très fort et faisait le voeu que sa grand-mère soit toujours auprès d’elle, même quand elle serait plus vieille que vieille. Les yeux fermés, la fillette ne voyait pas les étoiles dans ceux de la vieille dame.
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