Vendredi 14 janvier 2011 5 14 /01 /Jan /2011 14:52

                                                          

 

 

Le temps était glacé et vaporeux, comme un mauvais sorbet. La petite ne semblait

 

pas le remarquer, assise sur son banc, des larmes scintillantes coulant sur ses

 

joues rebondies. Elle devait avoir sept ou huit ans, tout au plus. Elle tenait, serré

 

contre elle, un cahier recouvert de plastique vert, légèrement écorné. Et elle

 

pleurait en silence.

 

Louis l’observait de loin, derrière le bosquet. Il cherchait là quelques mégots,

 

abandonnés par des adolescents fautifs. La pêche n’était pas bien bonne

 

aujourd’hui, tout juste de quoi rouler une moitié de cigarette.

 

Il voyait la petite et son gros chagrin, et une boule montait entre ses côtes. Sa

 

fillette devait avoir cet âge là, à peu près. Deux ans qu’il ne l’avait pas vue.

 

Il s’approcha de l’enfant, doucement, à petits pas crissants. Elle ne leva pas la

 

tête quand il fut près d’elle.

 

- Alors, on dirait que ça ne va pas ? Sa voix était rauque.

 

La petite tressaillit et le regarda. Deux éclairs bleus directement au fond de la

 

poitrine. Elle ne répondit pas.

 

- Tu en as un gros chagrin, qu’est ce qu’il t’arrive ? insista-t-il.

 

Les sanglots de l’enfant redoublèrent et ses mains se crispèrent davantage sur son

 

cahier.

 

Comme le silence promettait de durer et que Louis connaissait l’obstination dont

 

peuvent faire preuve les enfants, il jugea préférable de s’éloigner.

 

- Au revoir, dit-il encore gentiment.

 

Ainsi qu’il l’avait deviné, il n’avait pas fait trois pas que la petite s’écria :

 

- Et pis d’abord, c’est même pas vrai ce qu’elle dit, la maîtresse !

 

Il retourna auprès de l’enfant.

 

- Comment t’appelles-tu ?

 

- Dolorès.

 

- C’est joli, Dolorès. Moi, c’est Louis.

 

Il lui tendit la main en s’asseyant sur le banc. Hésitante, la petite y glissa sa

 

menotte, qu’elle retira vivement. La peau du monsieur était rugueuse et froide.

 

- Qu’est ce qu’elle dit, ta maîtresse ?

 

- Elle dit que je sais pas écrire, et c’est même pas vrai ! La colère chassait les

 

larmes, une à une éteintes et perdues dans l’épaisse chevelure brune.

 

Pour preuve de sa bonne foi, Dolorès tendit son cahier ouvert au vieux.

 

Sur les pages quadrillées se bagarraient différentes couleurs : du bleu, du rouge,

 

du vert, du noir. Il n’y comprenait pas grand chose, à ces gribouillis, et en plus il

 

avait perdu ses lunettes.

 

La petite, reprenant de l’assurance, lui montrait :

 

- Tu vois, là, elle a écrit : illisible. C’est pas vrai que c’est illisible, hein ?

 

Elle avait du mal à prononcer « illisible », butant sur la première voyelle.

 

- Bien sûr que non, mentit Louis, c’est très lisible au contraire.

 

Il ne voyait que des chatoiements de couleurs mouvantes sur la surface presque

 

blanche du papier.

 

- Et pis, là, dans la marge, elle a écrit en gros : nul. Nul, c’est méchant. C’est pas

 

vrai que je suis nulle.

 

- Mais non, elle raconte que des conne... Il stoppa net. On fait attention devant les

 

enfants.

 

Il reprit : elle y connaît rien ta maîtresse ! Elle a eu son diplôme dans une

 

pochette surprise, c’est sûr !

 

Intriguée, Dolorès se rapprocha de lui et demanda :

 

- C’est quoi, une pochette surprise ?

 

Il sourit. Il avait envie de la prendre dans ses bras, cette mignonne écolière toute

 

blessée par sa mauvaise note. Le père devait être autoritaire et ne pas tolérer les

 

mauvais résultats. Lui aussi, autrefois, réclamait toujours de bonnes notes à

 

Sandra. Encore titubante sur ses jambes, il exigeait d’elle d’être toujours

 

première, à la maternelle comme à l’université. S’il avait su...

 

- Une pochette surprise, c’est une sorte d’enveloppe qu’on trouve parfois, avec

 

de choses intéressantes dedans : un permis de conduire, un diplôme, de l’argent...

 

Mais celui qui trouve ces merveilles ne le dis pas, et fait croire qu’il a travaillé

 

pour les obtenir. C’est un menteur, un imposteur, tu comprends ?

 

- Moi, si je trouve de l’argent dans une pochette surprise, je le dirai à Maman !

 

Elle le regarda longuement, et détourna vite les yeux. Elle dit tout doucement :

 

- Et pis, je t’en donnerai, de cet argent, aussi. Parce que t’es gentil, toi.

 

Elle marqua une pause puis s’écria :

 

- Et comme ça, tu pourras acheter de l’eau de Cologne ! Maman, elle dit qu’il

 

faut en mettre tous les jours pour sentir bon !

 

Louis partit dans un grand rire qui le secoua jusqu’aux orteils. La petite en fut

 

légèrement effrayée et se recula.

 

- Tope là, s’exclama-t-il quand il fut calmé. Il tendit la paume de sa main.

 

Dolorès administra au creux de cette immense paluche une claque aussi

 

vigoureuse que possible. Elle souriait à présent.

 

Puis, elle ouvrit de nouveau son cahier et regarda encore les traits rouges et

 

rageurs qui le sillonnaient sur la gauche. Son visage rond s’assombrit, se

 

recroquevilla un peu.

 

Louis, touché, annonça :

 

- Je vais aller la voir, moi, ta maîtresse, et lui expliquer ce que ça veut dire :

 

illisible. Non mais sans blagues, faut pas se laisser faire par une grel..., par une

 

femme à lunettes !

 

- Mais, elle a pas de lunettes, ma maîtresse !

 

- C’est pas grave ! Allez, viens, on va la voir.

 

Il se levait déjà.

 

Mais Dolorès restait immobile sur son banc, les yeux agrandis de stupeur. Elle

 

rangea son cahier. Elle ne disait plus rien, abasourdie.

 

- Bah alors, tu viens ?

 

- Mais t’es pas mon papa , tu peux pas aller voir ma maîtresse ! répondit-elle

 

enfin.

 

- Et alors, on dira que je suis ton oncle, c’est pas un problème !

 

- Oui, mais en plus, t’es mal habillé, et tu sens pas très bon.

 

Louis n’avait rien à répondre à cela. Il tomba plus qu’il ne s’assit sur le banc.

 

-Tu sais, Dolorès, je voudrais bien avoir de beaux habits et de l’eau de Cologne,

 

mais pour ça il faut de l’argent, et moi j’en ai pas.

 

- T’as qu’à travailler ! Mon papa, il travaille tous les jours, et comme ça il a

 

l’argent !

 

- Ah, ce n’est pas si simple...

 

De voir Louis si abattu, Dolorès pensa qu’elle avait sûrement dit une bêtise.

 

Confuse, elle chercha un moyen de rendre le sourire au monsieur. Elle prit sa voix

 

la plus douce, comme quand elle consolait son petit frère :

 

-Tu sais, Louis, ma maîtresse, elle est plus dans l’école maintenant, elle est partie,

 

elle est rentrée dans sa maison. Alors, de toutes façons, tu peux pas aller la voir.

 

Le vieux grogna quelque chose.

 

- Et moi aussi je dois rentrer chez moi, il va faire nuit sinon. Tu vas rentrer chez

 

toi aussi ?

 

L’air lointain, il acquiesça.

 

- Bon, alors, au revoir ?

 

- Au revoir Dolorès.

 

Il ne lui tendit pas la main, et elle lui fit une bise rapide.

 

 

L’enfant partit en courant, son cartable sur le dos, sans se retourner.

 

Arrivée chez elle, la petite raconta son aventure à sa mère, puis à son père quand

 

il rentra. Elle exposa seulement qu’elle avait rencontré un monsieur tout sale et

 

très gentil qui voulait aller voir sa maîtresse. Elle préférait ne pas dévoiler encore

 

les appréciations de son institutrice... Ses parents la réprimandèrent vivement : on

 

ne parle pas aux inconnus, les voleurs d’enfants, ça existe, et on lui avait pourtant

 

bien dit de ne pas parler aux monsieurs dans la rue, et de vite rentrer à la maison

 

après l’école ! Pour cette fois, la petite demeurait insensible aux reproches qui

 

pleuvaient sur elle. Elle avait une idée en tête.

 

- Dis, Papa, on pourrait lui donner des habits, au monsieur Louis ?

 

- Et ma paye pendant que tu y es ! répondit le père. Non, il n’a qu’à se

 

débrouiller, comme moi.

 

- Oui, mais il a dit que c’est pas simple... Dis papa, s’il-te-plaît !

 

Les parents furent inflexibles. Dolorès alla se coucher après un dîner maussade.

 

Elle oublia même de faire ses devoirs.

 

Le lendemain matin, elle s’éveilla très tôt. En silence, elle se glissa dans la

 

chambre de ses parents, qui dormaient encore. Il faisait nuit dehors, et elle n’y

 

voyait pas beaucoup. Elle parvint cependant à ouvrir l’armoire sans la faire

 

grincer, et, sur la pointe des pieds, à décrocher le costume noir emballé dans du

 

plastique, que papa ne mettait jamais.

 

Elle roula le costume dans son cartable. Elle fut obligée de laisser deux livres : le

 

cartable ne fermait presque plus. Tout était encore silencieux, le petit frère

 

ronflait un peu. Elle prit un flacon d’eau de Cologne (il y en avait toujours en

 

réserve dans le placard de la salle de bain)et le plaça tant bien que mal dans le

 

cartable.

 

Puis elle se recoucha, le coeur battant. Peu après, elle entendit le réveil dans la

 

chambre de ses parents, et le père qui se levait. Elle avait encore du temps. Elle

 

se rendormit.

 

 

Dolorès passa par le square, mais ne vit pas le monsieur Louis. A l’école, elle

 

regardait sa montre, impatiente de pouvoir s’échapper. Quand la sonnerie retentit,

 

en fin d’après-midi, elle se précipita au square. Elle attendit. la nuit tomba

 

lentement : toujours pas de monsieur Louis. Triste et résignée, la petite rentra

 

chez elle.

 

Les jours suivants, elle conserva le costume de son père dans son cartable, mais il

 

semblait que l’homme se fut volatilisé. Elle y pensait souvent, se demandant ce

 

qui avait bien pu lui arriver. Au bout d’un mois, elle avait perdu espoir, et se

 

consolait en travaillant beaucoup sur ses devoirs.

 

 

Un soir qu’elle rentrait une fois de plus par le square, elle entendit une grosse

 

voix :

 

- Dolorès ?

 

Elle se retourna et eut du mal à reconnaître monsieur Louis. Il était très élégant, et

 

quand il s’approcha, elle pu se rendre compte qu’il sentait très fort l’eau de

 

Cologne, un peu trop même...

 

- Monsieur Louis ? Comme vous avez changé !

 

- Et oui, la vie est ainsi faite, après la pluie, le beau temps ! Alors, la maîtresse te

 

fait toujours des misères ?

 

Encore sous le coup de la surprise, Dolorès mit un certain temps à répondre.

 

- Non, j’ai des meilleures notes...

 

- Et bien tu vois, tout arrive !

 

- Mais vous, que s’est-il passé ?

 

Il s’installa sur le banc où ils s’étaient rencontrés et lui fit signe d’approcher.

 

- Vois-tu, dit-il, j’ai une petite fille de ton âge. Elle s’appelle Sandra. Quand j’ai

 

discuté avec toi, l’autre jour, j’ai réalisé que je ne pouvais vivre sans la voir.

 

Alors je suis retourné dans mon ancienne maison, et elle était là, avec sa maman.

 

Celle-ci ne m’a pas reconnu, au début, comme toi tout à l’heure ! Et puis je lui ai

 

raconté... Ils avaient besoin de quelqu’un comme moi dans l’entreprise où elle

 

travaille. Avec son aide, j’ai obtenu l’emploi. Et je vis de nouveau avec ma fille

 

et sa maman.

 

Dolorès était songeuse. Elle s’exclama :

 

- On dirait un conte de Noël !

 

- Oui, répondit Louis, un peu ému, c’est une sorte de miracle, en effet. Tu dois

 

retenir une chose de toute cette histoire : il ne faut jamais perdre espoir, jamais.

 

Tu as compris ?

 

La petite opinait vigoureusement du chef.

 

Elle ne lui avoua pas qu’elle avait voulu voler un costume de son père pour lui. Il

 

l’invita à rencontrer sa fille, et elle accepta vaguement. Elle ne passa plus jamais

 

par le square pour rentrer de l’école, et elle ne le revit jamais. En fait, elle avait

 

honte : elle n’avait pas eu assez d’espoir pour lui.

 

   

Par Adelaïde Dean - Publié dans : portraits choisis - Communauté : Pour un monde meilleur
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