Amûûr

Vendredi 14 janvier 2011 5 14 /01 /Jan /2011 14:45

 

 

La maison est spacieuse, claire, bien orientée. Par la baie vitrée du salon entrent de larges rayons, inhabituels en cette saison. Il flotte comme une odeur de pain d’épice. Sur le parquet, devant la cheminée, Eva trouve une aiguille de sapin ; vestige, sans doute, du dernier Noël.

 

Elle se décide à refaire la visite, pour être sûre de son choix, en attendant l’agent immobilier.

 

Il lui avait donné rendez-vous une demi heure plus tôt, mais il était coincé dans les embouteillages. Confus de ce retard, il lui avait expliqué, au téléphone, où trouver la clef de la maison : sous la statuette de l’ange, à côté de la piscine. Eva avait pensé qu’il n’était pas commun, pour une agence, de cacher les clefs à proximité d’une habitation à louer.

 

Elle s’attarde un moment dans la cuisine, un peu trop grande à son goût. Tout cet espace, pour de simples plateaux-télé… Ce serait peut être l’occasion de se mettre à l’œuvre, justement, d’inviter ses copines à de somptueux dîners-dégustation… Oui, cette maison, ce serait pour elle un nouveau départ. Elle renoncerait à sa vie d’avant, à tous ses souvenirs, aux blessures qu’elle entretenait avec trop de soin, selon son psy. Elle cuisinerait, lirait devant la cheminée. Elle nagerait chaque jour. La piscine était chauffée, grand luxe auquel elle avait encore du mal à croire.

 

Elle monte l’escalier et essaye d’imaginer qui pourrait vivre dans les trois chambres de l’étage. Eva n’a pas d’enfants. Olivier n’en a pas voulu. Maintenant qu’il est parti, elle regrette de ne pas avoir insisté davantage sur ce point. Comme sur tant d’autres… Mais elle n’a pas encore tout à fait quarante ans, et l’adoption lui demeure possible. Cette maison est trop grande pour y vivre seule, de toutes façons.

 

Il faudra refaire les peintures, mettre des couleurs gaies. Un grand canapé, moelleux et rouge, serait parfait dans cette pièce. J’y mettrai mon bureau, décide-t-elle. Elle se voit bien rédigeant ses articles en contemplant les grands arbres du jardin.

 

Elle se rend à nouveau dans la salle de bains, et observe que sa jupe est froissée. Tout un mur de miroirs pour traquer le moindre défaut, ce n’est pas forcément ce qu’elle préfère. Elle a la mine fatiguée de ceux qui ne se donnent pas assez de temps. Trop de travail, trop de soucis. Eva soupire. Tout cela est terminé, à présent. Elle va apprendre à s’occuper d’elle. Acheter des crèmes, se détendre dans la baignoire à jets, s’envelopper de grandes serviettes et choisir des tenues. Devenir une autre femme. Il le faut.

 

Elle redescend et vérifie sur son portable qu’elle n’a pas de message. Cet agent exagère, tout de même. Il aurait pu anticiper les embouteillages, surtout en fixant le rendez-vous à l’heure de la sortie des bureaux.

 

La mauvaise humeur commence à l’envahir, et elle se demande si elle la veut tant que ça, cette maison. Elle est certes très bien située, à quelques minutes du centre-ville, et malgré tout dans un quartier très calme. Le jardin est magnifique. L’automne l’a bariolé de rouges. Beaucoup d’érables. Ça tombe bien, c’est son arbre fétiche. Ça lui rappelle le Canada, sa jeunesse. Et Victor, aussi.

 

Oui, c’est sans doute à cause des érables qu’elle a eu ce coup de cœur. Parce que, il faut bien se l’avouer, c’est vraiment trop grand. Et à part le salon, toutes les pièces sont à refaire. Le style rococo, ce n’est décidément pas son truc. Il y a certainement d’autres maisons dans le coin qui lui conviendraient mieux. Mais le jardin et la piscine chauffée emportent la mise.

Eva commence à avoir un peu froid. Elle regarde encore sa montre : l’agent immobilier a maintenant une heure de retard. C’est intolérable. Elle s’apprête à téléphoner à l’agence pour leur dire tout le mal qu’elle pense, quand une voiture se gare dans l’allée. Enfin, il est là.

 

Une grande silhouette maigre se dégage avec peine du véhicule. L’homme a une allure gauche, ce que sa voix, son ton assuré, ne laissaient aucunement présager. Il marche vite.

 

-         Je suis tellement désolé…

-         Pas tant que moi.

 

Il a beau être plus que plaisant à regarder, elle ne peut pas cacher son mécontentement. Mais sourit intérieurement : ça valait le coup d’attendre… Eva jette un œil discret sur l’annulaire gauche de l’agent. Elle se déteste d’avoir ce réflexe, mais c’est plus fort qu’elle. Pas d’alliance. Instinctivement, elle se redresse.

 

-         Alors, vous avez eu le temps de visiter… Elle vous plaît ?

-         Oui, enfin, disons qu’elle a du charme…

-         C’est l’une de nos meilleures offres. Vous avez des questions ?

-         Oui. Je souhaiterais savoir pourquoi vous n’aviez pas les clefs sur vous, je trouve cela étrange.

-         Ah, ça ! s’exclame l’homme en riant. Je comprends que vous soyez soupçonneuse, par les temps qui courent… C’est tout simple : je suis très étourdi. Auparavant, il m’arrivait fréquemment d’oublier mon trousseau de clefs, et les visites prévues tournaient au cauchemar, puisque je devais retourner à l’agence. Bref, pour éviter de me faire virer, j’ai décidé de laisser les clefs dans des endroits stratégiques, pour chacune des maisons que j’ai en charge. J’ai une bonne mémoire visuelle, heureusement. Ce n’est pas très orthodoxe, mais au moins, les clients ne sont pas furieux ! Enfin, quand j’arrive à l’heure…

-         Parce que vous êtes souvent en retard ?

-         C’est un autre de mes défauts, oui. Je ne vous cache rien, décidément !

 

Il n’a pas l’air de vouloir jouer de ses faiblesses, de faire un numéro. Tout en parlant, il bataille avec ses papiers, qui finissent par se répandre sur le sol de la cuisine. Eva l’aide à les ramasser. Elle est un peu troublée. On ne rencontre pas la candeur tous les jours.

Lui non plus n’a pas l’air très à l’aise. Il évite de la regarder dans les yeux.

 

-         Et sinon, d’autres questions ? reprend-il.

-         Qui habitait là avant ? Je suis un peu superstitieuse…

-         Une famille. Deux enfants, je crois. Ou trois, je ne sais plus. Pas de meurtre ou de suicide à ma connaissance… ajoute-t-il avec un demi sourire.

 

C’est drôle, ce demi sourire, elle jurerait qu’elle le connaît. Mais l’homme ne lui dit rien, elle ne pense pas l’avoir déjà vu.

Pourtant, à bien y réfléchir, quelque chose dans sa façon d’être maladroite ne lui semble pas non plus complètement inconnu. Mais rien, non, elle doit faire erreur.

 

-         Alors, vous la louez ou pas ?

-         Oui… Je vais la prendre.

-         D’accord. J’ai vu votre dossier à l’agence, il n’y a aucun problème.

 

Il inspecte les lieux, à la recherche d’un endroit où remplir les papiers, d’un support. Mais il n’y a même pas un comptoir ou quelque chose du genre.

 

-         Heu… je suis désolé, mais…  Il rougit. Ça vous embêterait beaucoup de venir boire un café avec moi pour remplir les papiers ?

 

Il rougit encore plus violemment. Et ajoute en bredouillant :

 

-         Ou à l’agence, si vous préférez. Ce n’est vraiment pas commode, ici…

-         Va pour un café.

-         Il y en a un à deux rues d’ici, un petit troquet sympa tenu par un papy.

-         Vous connaissez bien le quartier ?

-         J’y habite !

 

Quelques minutes plus tard, ils s’installent à l’une des trois tables du minuscule bistrot, qui sent le rance et la vieillerie.

 

-    Eh, papy, deux cafés ! lance l’efflanqué d’une manière qui déplaît à Eva.

-         Je crois que je vais prendre autre chose… Un Cinzano.

-         Comme vous voulez.

 

L’agent sort les papiers de sa mallette, et s’efforce de reprendre un air professionnel.

 

-         Vous faites ce métier depuis longtemps ? s’enquiert Eva.

-         Euh… à vrai dire, non. Je viens de me reconvertir.

-         Vous faisiez quoi, avant, si ce n’est pas trop indiscret ?

-         J’étais éleveur de chevaux. Mais les affaires ne marchaient pas très bien…

 

Les chevaux, la passion de Victor…

Soudain, c’est comme une évidence.

Cet homme lui rappelle Victor.

 

Elle ne l’a pas revu depuis plus de 25 ans, son premier amour. Les parents d’Eva avaient quitté le Canada pour la France, et elle n’avait pas voulu se faire du mal en entretenant une relation avec lui. Trop de kilomètres, trop d’amour, trop de douleur. Il avait fallu trancher dans le vif, s’amputer. Pourtant, elle n’avait jamais cessé de penser à lui, même aux plus belles heures d’Olivier. Il restait en elle comme une promesse en suspens.

 

Souvent, le désir de le retrouver l’avait tenaillée. Elle avait cherché sur internet, et avait même passé des vacances dans la ville de son enfance, Québec, en espérant secrètement l’y croiser. Mais nulle trace de Victor, de ses premiers battements de cœur, de celui qui représentait pour elle la perfection du sentiment amoureux. Alors elle avait consigné dans des carnets toutes les lettres qu’elle lui aurait envoyé, si elle avait su où le joindre. Des années d’écriture, à l’insu de tout le monde, pour dire à son ami, à son confident, à son aimé, combien il lui manquait, combien elle regrettait d’être partie sans laisser d’adresse, combien elle aurait voulu savoir ce qu’il devenait… Et elle se racontait, aussi, parlait de sa carrière de journaliste qui prenait de l’essor, de sa rencontre avec Olivier, de ses espoirs, puis de ses déceptions. Avec le divorce, elle avait obtenu beaucoup, matériellement. Olivier, pour se dédommager de sa fuite, lui avait tout laissé. Tout. Y compris l’amertume.

 

La dernière lettre qu’elle avait rédigée pour Victor datait de trois semaines. Elle y parlait de son désir de déménager, de ne pas rester dans les murs qui avaient vu ses neuf ans de vie commune avec Olivier. Elle avait besoin de changer d’air, de se reconstruire. Mais ne parvenait pas à trouver l’impulsion.

 

Ses carnets avaient  été volés, comme tant d’autres choses, lors du cambriolage. Une véritable mise à sac. L’appartement avait été entièrement retourné. Ils avaient tout pris, même la machine à café, même ses dessous, même ses lettres. Et ses carnets. C’est cela qui avait sans doute été le plus douloureux, parce qu’elle ne comprenait pas. Qu’on lui vole sa chaîne hi-fi et son ordinateur, elle pouvait le concevoir, car cela avait une valeur marchande. Mais pourquoi avoir aussi pris toutes ces choses qui ne se revendent pas ?  Par haine pure.

C’est ce dernier constat qui l’avait finalement décidée à passer aux choses sérieuses, à louer quelque part, dans un endroit tranquille, avec une enceinte, des vigiles, une sécurité. De sa vie avec Olivier, il ne restait rien. C’était le moment de repartir à zéro.

 

Et si cet homme était…

 

-         Je peux vous demander comment vous vous appelez ?

-         Oh ? je ne me suis pas présenté ? Pardonnez-moi, je pensais l’avoir fait au téléphone. Victor Kuzac. Et vous, c’est Eva si je me souviens bien ?

 

Ce n’est tout simplement pas possible. Elle ne peut pas se retrouver là, dans un troquet minable, en train de signer un bail avec Victor. Pourtant, pas de doute possible, c’est bien lui, c’est bien son nom, c’est bien son demi sourire.

Mais alors, comment se fait-il qu’il ne l’ait pas reconnue ?

 

25 ans ont passé. Elle a bien changé. Elle n’est plus la jeune fille en jeans moulant à la longue chevelure blonde. Elle a vieilli, elle a pris du poids, et elle s’habille comme une femme d’affaires. Ses cheveux sont châtains foncés, désormais, et elle porte des lunettes. Oui, elle n’est plus celle que Victor a connu. Pas étonnant qu’il ne s’émeuve pas, malgré le prénom.

 

Elle commande un autre Cinzano, et ajoute aussitôt :

 

-         Et un cognac, aussi.

-         Que se passe-t-il ? j’ai fait quelque chose de mal ? demande Victor.

-         Tu ne me reconnais donc pas du tout ?

-        

-         Je suis Eva.

 

Un long silence. Le vieux monsieur apporte les verres.

 

-         Tu veux dire que… tu es Eva… Eva de Québec ?

-         Oui. Toi aussi tu as complètement perdu ton accent.

-         Mais c’est dingue !

-         C’est plus que dingue, oui.

-         C’est… je ne sais pas quoi dire… Tu as changé.

-         Je sais. Toi aussi. J’ai mis du temps avant de comprendre que c’était toi.

-         Ça alors… je suis vraiment… vraiment… ravi !

-         On trinque ?

-         Eh, papy, amène-nous une bouteille de champagne !

 

Eva frissonne. Cette manière de faire, cette condescendance, cette vulgarité… Il a bien changé, son délicat Victor. Mais tout de même, toujours la maladresse… et ce sourire. Le regard, lui, n’a plus rien à voir. L’amour de sa jeunesse avait quelque chose de perdu, de dérouté, d’anxieux, que le nouveau Victor n’a absolument plus. C’est normal, il a pris de l’assurance, en vieillissant.

 

-         Il faut fêter ça. Je t’emmène faire la tournée des grands ducs. Tu n’as rien de prévu, j’espère ?

-         Non, rien du tout.

-         Seule ?

-         Oui. J’ai divorcé il y a quelques mois.

-         Désolé.

-         Ne sois pas tout le temps désolé, c’est mon jour de chance ! Je trouve la maison de mes rêves, et je te retrouve, toi, alors, pas de quoi être désolé !

-         Tu as raison. Moi aussi je suis seul, tu sais.

-         Par choix ou par obligation ?

-         Un peu des deux…

-         Tu es toujours aussi énigmatique, à ce que je vois…

-         On ne se refait pas !

 

Ils trinquent, se racontent leurs vies, vident la bouteille de champagne à toute vitesse, et poursuivent tard dans la soirée leurs retrouvailles. La connivence est toujours présente, intacte, malgré les années et les différences qui se sont infiltrées, fruits de leurs parcours. Victor sait si bien la deviner. Comme s’il lisait dans ses pensées.

C’est si bon qu’Eva se surprend à vouloir brûler les étapes, l’invite à passer la nuit avec elle, dans l’hôtel où elle séjourne depuis le cambriolage. Il ne se fait pas prier.

 

-         Je suis tellement, tellement heureux de t’avoir retrouvée, Eva !

 

Durant leur liaison, ils n’avaient fait qu’une fois l’amour. Une grande première pour tous les deux. Un instant éternel et fragmenté de bonheur absolu, malgré la douleur, se souvenait Eva.

Elle se sent à nouveau comme une jeune fille, à nouveau devant l’inconnu, à nouveau dans les bras de celui qu’elle n’a jamais cessé d’aimer. Même s’il a bien changé, même si son corps n’est plus du tout le même, elle revit l’émoi de ses quinze ans.

 

Leur nuit est ardente, passionnée, mélange de souvenirs et d’avenir entrevu, mélange de regrets et d’espoirs à peine tus.

 

Au petit matin, lorsqu’elle s’éveille, Eva contemple son amant endormi. Se pourrait-il qu’après tous ces malheurs la vie ait décidé de lui sourire, de lui rendre au centuple la monnaie de la pièce ? Elle s’étire, totalement heureuse, totalement comblée.

 

Elle sait que les chambres de sa nouvelle maison seront pleines d’enfants, et qu’elle cuisinera pour lui. Qu’ils écouteront de la musique ensemble, comme autrefois, devant la cheminée. Qu’ils feront l’amour dans la piscine chauffée. La vie sera immensément belle, désormais, elle en est sûre.

 

Elle en est sûre, à un détail près.

 

Victor est allongé sur le ventre, et elle observe son dos.

 

La tache a disparu.

 

Il avait une tache de naissance, une grande plaque couleur café, juste sous l’épaule gauche. Elle s’en souvient parfaitement.

 

Elle l’avait longtemps caressée, lors de leur première après-midi d’amour. Elle l’avait vue maintes et maintes fois, quand ils allaient se baigner à la piscine.

 

Eva se penche, cherche une cicatrice, quelque chose qui laisse penser que la tache a été effacée au laser, par exemple. Mais la peau est parfaite, dans la lueur du petit matin ; pas l’ombre de quoi que ce soit.

 

Est-ce que…

Est-ce que cet homme ne serait pas Victor ?

Mais alors, comment expliquer ? Comment expliquer qu’il ait pu raconter leurs souvenirs communs, qu’il parle de Québec comme s’il y avait vécu, qu’il ait ce fameux demi sourire ?

 

Eva a du mal à respirer. L’angoisse est trop forte. Il faut qu’elle sache.

 

Elle se lève, s’habille et quitte l’hôtel.

 

L’air froid du matin la saisit. Elle attend dans un café bruyant que sonnent les neuf heures. Tente de trouver ce qui cloche, mais, à part l’absence de cette foutue tache, elle ne voit pas. Il est le même, avec 25 ans de plus. Il sait la faire rire, il sait l’émouvoir. Il connaît le monde des chevaux par cœur. Il sait qu’elle a pleuré quand elle a perdu son lapin.

 

Enfin, elle peut téléphoner à l’agence.

 

-         Bonjour, je vous appelle au sujet de la maison, rue des Rosiers. Je l’ai visitée hier, elle me plaît beaucoup. Mais je n’ai pas pu signer les papiers avec votre agent, hier, Victor Kuzac, il y a eu un contretemps. Est-ce que je peux avoir un autre rendez-vous ?

-         Vous devez faire erreur, Madame, nous n’avons pas de maison à vendre ou à louer à l’adresse que vous indiquez. Et nous n’avons aucun employé du nom de Victor Ku... Comment avez-vous dit ? Victor Kukac ?  

-         Vous en êtes sûr ?

-         Absolument.

-         Excusez-moi.

 

Eva raccroche, et sent qu’elle va s’évanouir. Elle sort du café et marche dans les rues encore engourdies. Elle marche, et marche encore. Réfléchir. Trouver la solution.

Elle a passé la nuit avec un imposteur.

 

Cet homme n’est pas Victor.

 

Les carnets. Tout était consigné dans ses carnets. Tous ses souvenirs. Tout ce qu’elle est. Les lettres à Victor.

L’homme avec qui elle a fait l’amour pendant des heures est celui qui l’a cambriolée. Il s’est fait passer pour quelqu’un de l’agence, a fixé ce rendez-vous dans une maison vide, et s’est joué d’elle.

 

La colère, la fureur, l’envahissent. Comment a-t-il osé ?

 

Malgré tout, son corps est encore emprunt de son odeur, de ses caresses, du bonheur qu’il lui a donné. Elle sait qu’elle devrait appeler la police, le dénoncer, mais elle hésite. Et si, après tout, cette rencontre était une chance ? Et si cet homme l’aimait à la folie, ayant risqué de gros ennuis juste pour se faire aimer d’elle, juste pour être avec elle ?

Elle avait succombé à son charme bien avant qu’il n’usurpe l’identité de son premier amour. Alors, ne pourrait-elle pas faire comme si elle n’avait rien découvert, comme si tout était parfait, ainsi qu’il voulait le faire croire ?

Il serait toujours temps de dire la vérité, de part et d’autre. L’amour ne s’accommode pas toujours de la vérité.

 

Et si, après tout, c’était bien Victor, et que sa tache de naissance avait naturellement disparu ? C’était possible. Le corps change tellement, au fil des ans. Mais alors, pourquoi s’être fait passer pour un agent immobilier ? Par crainte ? Pour être sûr de la revoir dans des conditions neutres, qui lui auraient permis de prendre la fuite si elle lui avait déplu ?

Comment savoir ?

 

Le retrouver et le sommer de donner des explications convaincantes ne servirait à rien. Elle aurait toujours le doute. Même s’il était bien Victor, son Victor, il avait menti. Et s’il n’était qu’un cambrioleur romanesque, don juan émérite, il avait su à merveille se glisser dans la peau de l’homme de ses rêves. Pourquoi ne pas, simplement, en profiter ? Juste un peu…

 

Eva marche dans les rues encore et encore, et sent la ville qui s’anime autour d’elle. Bientôt, l’effervescence règnera, les voitures et les idées se bousculeront.

 

La maison aux érables n’est pas à louer. C’est son seul regret.

Par Adelaïde Dean - Publié dans : Amûûr - Communauté : FEMMES
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Vendredi 14 janvier 2011 5 14 /01 /Jan /2011 14:24


Un soir est arrivé une chose étrange, et, pour tout dire, cocasse. Je dis « nous », non parce que je me prends pour la reine d’Abyssinie, mais parce que mon colocataire et moi-même partageons un certain nombre de choses, dont ce qui va suivre.

J’étais bien tranquillement en train de m’affairer quand tout à coup mon coloc se mit à rire. Pendant un instant, j’ai pensé à TF1 et à aux accès d’hilarité que cette chaîne peut provoquer chez certains de nos concitoyens un peu critiques. Mais le rire était étrange, inhabituel, un de ces vrais rires que l’on ne rencontre que trop rarement. TF1 n’avait rien à voir là-dedans, à l’évidence.

Le damoiseau vint me trouver avec son téléphone portable, et me pria d’écouter le message qui avait enjoué ses zygomatiques. On y entendait quelqu’un (un homme) fredonner, sur la musique originale, une chanson très connue dont le titre m’échappe, mais qui fait, en gros « Parlez-moi d’amour, dites-moi des choses tennnndres… La lala, la la, ». Et ça se terminait sur un langoureux « Je vous aimeuhhhh ».

Dans un premier temps, ma réaction fut de soulagement. Le rire, à priori, est aux antipodes de l’émoi suscité par une telle déclaration, quand elle atteint son but. Donc mon coloc ne risquait pas de nous ramener une ou un coloc de plus, et comme on était déjà à l’étroit, ça m’arrangeait bien.

Dans un second temps, ma réaction fut de compassion. Quelqu’un, un énamouré, avait mis tout son cœur, tout son amour, toute sa poésie, toute sa musicalité, dans un message qui n’avait pas atteint son destinataire. Et il ne le savait pas. Emouvant, non ?

Je l’imaginais, fébrile, attendant un signe, une réponse de sa bien-aimée (ou de son bien-aimé), fumant clope sur clope, guettant la vibration salvatrice de cette machine insensée que l’on nomme nonchalamment le « portèbeul ». Sa voix douce, bien posée, qu’il avait su faire juste pour susurrer ces quelques mots d’amour, restait maintenant au fond de sa gorge, serrée par l’inquiétude. Et les heures ont passé, et le téléphone est resté endormi, et l’amoureux transi s’est peu à peu désespéré, passant de l’attente joyeuse à l’inquiétude, puis de l’inquiétude à l’angoisse, pour finir en colère. Ah, c’est comme ça ? Je lui dis que je l’aime et elle ne daigne même pas me dire quelque chose, même pas un « merci, c’est gentil », même pas un « Tu aurais pu être plus original », rien, rien de rien. Quel dédain, quel orgueil !

Et là l’amoureux  commence à se demander ce qu’il trouve de si merveilleux à cette fille. C’est vrai, finalement, elle n’est pas si bien que ça. Et plus il y pense, plus il trouve de prétextes pour alimenter sa colère, l’amertume de son amour bafoué.

Je suis presque sûre qu’à l’heure qu’il est, il pense à rompre. Et la pauvre fille, ou le pauvre mec, n’y comprendra rien.

Encore un de ces malentendus qui ruinent les plus belles relations.

Avec une lettre, au moins, il n’aurait pas risqué une telle erreur. Un numéro de téléphone, ça se pianote vite fait, la marge de faille est considérable. Alors que se tromper de nom et d’adresse, c’est impossible. Moi je dis que le progrès, ça n’a pas que du bon.

Enfin bref, s’il l’un de vous a laissé un tel message ce soir vers 18 h, en numéro masqué, qu’il n’hésite pas à rappeler sa belle ou son beau.

Je m’en serais voulu de n’avoir pas laissé sa chance à Cupidon…

 

 

 

Par Adelaïde Dean - Publié dans : Amûûr - Communauté : Parlons d'amour
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Mercredi 20 octobre 2010 3 20 /10 /Oct /2010 22:20

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Elle sentait l'humidité des gouttelettes du crachin sur son visage, les quais étaient trempés. Elle avançait lentement, telle une funambule un peu hagarde, sur la jetée. Les mouettes striaient le ciel gris de leur cri perçant. Au loin quelques bateaux de pêche collectaient les dernières morues de la journée.

Huit ans déjà avaient passé. Revoir ce village breton, intact malgré le remaniement des cartes de géo-politique, la plongeait dans cet état étrange, brumeux, où l’on ne sait plus très bien si l’on vit au présent, où les souvenirs s’affichent en panorama géant.

Elle irait au bout de la jetée, et elle l’attendrait, comme le jour de ses vingt ans.

 

Elle avait eu peur qu’il ne vienne pas, ce jour ensoleillé où la jeunesse éclatait en elle comme des bulles de champagne. Longtemps elle avait guetté le voilier, s’usant les yeux sur la surface trop lisse de la mer étale. Son cœur s’emballait de temps à autre, quand une voile blanche approchait à l’horizon. Mais ce n’était pas lui, pas encore cette fois.

 

Alors que le crépuscule assombrissait déjà le petit port, elle avait versé quelques larmes en songeant qu’il ne viendrait plus. Elle s’était levée, avait rangé le livre de Dickens qui ne la quittait jamais,  avait remis ses espadrilles. Quelques vacanciers lui lançaient des regards réprobateurs : eux aussi ils auraient eu envie de se poster face à la mer, au bout de ce promontoire de béton. Mais telle une proue elle restait là, immobile, dans l’ultime espoir qu’enfin il apparaisse.

 

Elle allait tourner les talons lorsqu’enfin la corne de brume se fit entendre. C’était leur signal.

Elle ne distinguait pas encore le deux mâts, mais elle le sentait, lui, déjà si proche, comme un feu joyeux qui gambadait sous sa peau.

 

Elle avait marché lentement jusqu’au port, pleine de sourires, ivre de vent et de soulagement. Elle avait acheté une glace au chocolat en attendant que le navire soit amarré. Puis il était apparu, avec ses yeux de chat et ses bras musculeux. Son pantalon blanc étincelait dans les derniers rayons du soleil. Mais sur son visage en vain elle chercha la joie des retrouvailles.

 

Il s’avança vers elle, quelque chose de solennel dans la démarche. Soudain, elle manqua d’air. Elle ne savait pas encore, mais déjà elle sentait qu’elle allait avoir mal.

 

-          Ma petite Suzanne…

 

Il la prit dans ses bras et la serra très fort. Trop fort.

 

-          Alors, tu es venu me chercher ? s’enquit-elle, tremblante.

-          Non. Non.

-          Mais tu avais promis !

 

Il avait l’air désespéré de ceux qui agissent à contre cœur. Mais dans son regard elle avait vu qu’il n’y avait nulle place pour l’argumentation. Il était déterminé.

 

-          Tu avais promis, répéta-t-elle, la voix brisée.

-          Je sais. Je suis désolé. Mais tu es trop jeune encore. J’ai bien réfléchi. Il te faut faire des études, devenir quelqu’un. Je ne peux pas te voler ta vie.

-          Mais ma vie, c’est toi !

-          Ne dis pas cela. Ne dis jamais cela.

 

Les larmes avaient coulé doucement sur ses joues aux rondeurs de pêche. Elle restait là, plantée devant lui comme une victime en attente du châtiment. Elle l’implorait sans un mot. Il la serra encore contre lui, longtemps.

 

-          Je viendrai te chercher, pour de bon, quand tu seras quelqu’un, quand tu auras construit ta vie. Prends le temps qu’il te faut. Ne me déçois pas, avait-il murmuré.

-          Mais je ne veux pas !

-          Chuuuuuuuut, petite Suzanne. Fais ce que je te dis.

 

Huit ans avaient passé.

La semaine précédente, elle avait obtenu avec les félicitations son titre de docteur en médecine. Elle avait appris le piano, savait désormais jouer aux échecs aussi bien que lui, et avait abandonné ses jeans au profit d’un style qui lui était propre, qui n’appartenait qu’à elle, et qui souvent la faisait passer pour une douce excentrique.

 

Pendant l’éternité qu’elle venait de traverser, jamais elle n’avait eu de nouvelles de lui. Dans sa chambre d’étudiante, chaque soir, elle lui écrivait des lettres qu’elle ne posterait pas, faute d’adresse.

Ces lettres pesaient à présent des kilos, dans la grande besace qu’elle avait prise avec elle.

 

Comme le jour de ses vingt ans, elle avait pris son Dickens tout élimé, et elle guettait une voile blanche par dessus les pages. La pluie effaçait l’encre, mais elle ne s’en apercevait même pas, toute entière tendue vers son espoir fou.

Le revoir, plonger dans ses yeux de chat, se serrer contre lui et oublier le monde…

 

Au bout de quelques heures, elle tremblait de fatigue et de froid. Nul promeneur sur la jetée, elle était seule comme un caillou.

Elle referma le livre, ajusta son châle, et lança un dernier regard à l’histoire de sa vie. Sur les vagues grises, aucune voile.

 

Alors l’amertume l’envahit tel un ouragan, et son cœur cessa de battre.

Elle s’affaissa comme une plume sur le béton, les jambes coupées par la douleur. Vivre sur un fol espoir… elle s’était prise pour une héroïne. Ce genre d’histoire finit toujours mal.

 

Elle pensa qu’elle resterait là, jusqu’à sa mort, avec la pluie qui lui mordait les côtes, sur cette jetée perdue au fond d’un petit port breton.

 

Mais soudain, le son d’une corne de brume se fit entendre…

 

 

 



Par Adelaïde Dean - Publié dans : Amûûr
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