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Pour ceux qui sont dans les petits papiers de Morphée (ces chanceux).
C'est au bout de la troisième nuit blanche que les choses commencent à devenir sérieuses, que la réalité se distend, se contorsionne, se dilate pour devenir cette autre réalité, celle des gens qui ont perdu le sommeil. Un ami de toujours, tellement fidèle et discret qu'on n'y prêtait plus guère attention, qu'on le considérait comme acquis et ne faisions aucun effort pour lui rendre hommage. Un jour, las, déçu sans doute secrètement par notre ingratitude, il a remballé sa panoplie de rêves et de douceurs ouatées, cette savante descente dans l'oubli que lui seul est capable d'offrir, et il est parti, sans claquer la porte, sans dire au revoir, comme un fantôme, ou un cœur brisé.
Maintenant qu'il n'est plus là, le sommeil manque cruellement. C'est souvent quand ils s'en vont que les plus précieux révèlent leur indispensable présence.
Sans sommeil, le corps devient anarchique. Il est agité de tressautements, il sombre par instants dans un no man's land, entre conscience et inconscience, sur les rives d'un fleuve noir,
charriant des pensées incohérentes et diffuses. Il est animé de regains, éclats brillants d'énergie incontrôlable, de vigueur presque océane. Puis soudain c'est la chute, les yeux qui brûlent, la
gorge qui pique, comme dans un vieux bar tabac enfumé des années 80, avec un bruit lancinant de flipper, crissant. Alors tout l'être est tendu vers cette plainte : dormir...
Avec un peu de chance, on a le loisir de s'allonger, d'espérer que, peut être, la divine sommation va retentir. On ferme les yeux, on sent une détente, un relâchement, ponctué de quelques soubresauts des membres sous haute tension depuis trop longtemps. C'est comme un vertige, un évanouissement. Quelques secondes de répit, où plus rien n'existe. Mais déjà la sensation de chute remet les sens en éveil, et c'est le hoquet de l'agonisant qui nous surprend, les yeux ouverts, encore, hélas. Le sommeil a fait une courte apparition, quelques minutes tout au plus, puis s'est éclipsé. Un mirage.
Après plusieurs jours et nuits sans dormir, on a des hallucinations. La matière se transforme, devient mouvante, féérique, fantasmagorique. Une ombre devient un serpent à sonnettes, un rideau se fait sommet montagneux... L'imaginaire se mélange au réel en une ronde inextricable, stroboscope délirant de nos intérieurs enfouis.
La pensée quant à elle alterne entre lucidité plus fervente que jamais et confusion confinant à l'hébétude. On est à la fois débile et génial, quand on est insomniaque.
Si la veille se poursuit encore, on perd la coordination de ses mouvements, le sens de l'équilibre, et la notion du temps. Une heure paraît durer des jours, puis à peine une seconde, selon que
l'état psychique oscille entre rage et capitulation.
Plus le temps passe, plus l'effervescence du corps en surchauffe devient brûlure atroce, moiteur nauséabonde. On sent planer les ailes de la folie au dessus de nos yeux rougis. Parler distinctement devient difficile. Suivre une pensée logique semble surhumain. On n'est plus qu'un amas indistinct de sensations fugaces, de fulgurances éparses ; une ligne de flottaison remuée par des courants.
A terme, on trouve toujours un remède pour s'assommer, ne serait-ce que quelques heures. Et on repart, titubant comme un ivrogne, dans le monde irréel et visqueux qu'est devenu notre vie d'insomniaque. Et l'on supplie le sommeil de revenir nous bercer tendrement, honteux de l'avoir négligé, lui, ce gardien trop silencieux de notre quiétude.
Magnanime, il cède à la complainte si l'on ménage sa susceptibilité et qu'on montre patte blanche. Mais gare ! Il pourrait bien s'en aller de nouveau...
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